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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/343

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ne saurait rien créer. La tourner contre les gouvernés, c’est traiter ceux-ci en ennemis. Elle est un très mauvais ciment social ; sa vraie place, c’est sa fonction extérieure. La force est la clôture qui protège le champ ; elle n’est pas la semence qui produit la moisson. Elle n’est point ce qui fait le mérite de la société ; mais elle en est la condition préalable et indispensable. Tous les êtres qui composent le monde soutiennent les uns contre les autres un perpétuel combat pour l’existence, et les plus faibles sont anéantis. Les états n’échappent pas à la loi générale ; ils ont besoin de force pour se développer et surtout pour naître. Aussi la force est-elle là avant eux, dans les individus. L’enfant a besoin du secours des parens, et la femme de la protection de l’homme ; la naissance de la famille suppose la force du père. Plus tard, des chefs de famille qui se sentent menacés se groupent autour d’un plus puissant ; des sociétés plus étendues se forment.

Ainsi le faible achète la protection du fort en se subordonnant à lui. C’est là une nécessité à laquelle il ne se soumet que pour en éviter une pire. Le besoin d’indépendance subsiste, et fera entendre sa voix dès que les circonstances le permettront. Chacun de nous porte en son cœur un ennemi de l’ordre social qui se soulève parfois, et doit être réduit. On recourt alors au seul moyen que l’on connaisse, à celui qui est employé contre les ennemis du dehors. C’est ainsi que l’on passe de l’usage externe, qui est l’emploi normal de la force, à l’usage interne, qui n’est qu’un expédient provisoire, en attendant mieux.

Créée par la protection trouvée chez le père contre des puissances malfaisantes, conservée par la prédominance du chef sur les insubordonnés, la société est donc un produit de la contrainte, sans laquelle elle ne naîtrait probablement jamais. En effet, les avantages qu’elle procure doivent être achetés, et même chèrement. L’homme ne se résoudrait peut-être jamais de plein gré aux sacrifices nécessaires ; si même il s’y résignait, il ne les continuerait pas avec assez de persistance pour leur faire porter tous les fruits possibles. Heureusement il se voit forcé de les faire d’abord, ensuite de les continuer. Il est amené ainsi à en goûter et à en apprécier les avantages, et, pour s’assurer ces avantages, il finit par vouloir librement ce qu’il a d’abord subi malgré lui.

La force ne doit jamais être absente de l’état ; mais la phase de son existence exclusive ou même de sa prédominance, l’âge du fer et du sang, est une période provisoire et passagère. Il n’y a pas de naissance sans douleur ; seulement la crise ne doit pas se prolonger. L’emploi interne de la force est un conflit intérieur ; il suppose la rébellion, l’opposition : il implique une déperdition de puissance