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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/32

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Thièvre désire la restauration des Bourbons par raison de sentiment.

— Mais oui, d’abord.

— Sans doute ; mais n’a-t-il pas de grands avantages à faire valoir.

— Nous sommes assez riches pour être désintéressés.

— D’accord ! Pourtant, si vous étiez desservis auprès d’eux…

— Notre position serait très fausse, car on ne sait ce qui peut arriver. Nous nous sommes beaucoup compromis, nous avons fait de grands sacrifices. — Mais en quoi votre oncle peut-il nous nuire auprès des Bourbons ?

— Le tsar peut tout, répondit Mourzakine d’un air profond.

— Et votre oncle peut tout sur le tsar ?

— Non pas tout, mais beaucoup, reprit-il avec un mystérieux sourire qui effraya la marquise.

— Vous croyez donc, dit-elle après un moment d’hésitation, que j’ai eu tort de railler sa galanterie tout à l’heure ?

— Devant moi, oui, grand tort !

— Cela pourra vous nuire vraiment ?

— Oh ! cela, peu importe ! mais le mal qu’il peut vous faire, je m’en soucie beaucoup plus… Vous ne connaissez pas mon oncle. Il a été l’idole des femmes dans son temps ; il était beau, et il les aimait passionnément. Il a beaucoup rabattu de ses prétentions et de ses audaces ; mais il ne faut pas agacer le vieux lion, et vous l’avez agacé. Un instant, il a pu croire…

— Taisez-vous. Est-ce par… jalousie que vous me donnez cette amère leçon ?

— C’est par jalousie, je ne peux pas le nier, puisque vous me forcez à vous le dire ; mais c’est aussi par amitié, par dévoûment, et par suite de la connaissance que j’ai du caractère de mon oncle. Il est aigri par l’âge, ce qui ajoute au tempérament le plus vindicatif qu’il y ait en Russie, pays où rien ne s’oublie ! Prenez garde, ma belle, ma séduisante cousine ! Il y a des griffes acérées sous les pattes de velours.

— Ah ! mon Dieu, s’écria-t-elle, voilà que vous m’effrayez ! Je ne sais pourtant pas quel mal il peut me faire !…

— Voulez-vous que je vous le dise ?

— Oui, oui, dites ; il faut que je le sache.

— Vous ne vous fâcherez pas ?

— Non.

— Ce soir, quand le père, comme nous appelons le tsar, lui demandera ce qu’il a vu et entendu dans la journée, il lui dira, oh ! je l’entends d’ici ! il lui dira : « J’ai vu mon neveu logé chez une femme