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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/31

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— Le père a bien le temps de s’occuper de toi ! Il est en train de faire un roi de France ! Fais-toi oublier, c’est le mieux ! Tu es bien ici, restes-y longtemps.

Mourzakine comprit que le coup était porté. La marquise avait plu à Ogokskoï, et lui, Mourzakine, avait encouru la disgrâce de son oncle, celle du maître par conséquent, — à moins que la marquise …; mais cela n’était point à supposer, et Mourzakine était déjà assez épris d’elle pour ne pas s’arrêter volontiers à une pareille hypothèse.

Il s’efforça de s’y soustraire, de faire bon marché de sa mésaventure, de consommer l’œuvre de séduction déjà entamée, d’être pressant, irrésistible ; mais ce n’est pas une petite affaire que le mécontentement d’un oncle russe placé près de l’oreille du tsar ! C’est toute une carrière brisée, c’est une destinée toute pâle, — toute noire peut-être, car, si le déplaisir se change en ressentiment, ce peut être la ruine, l’exil, — et pourquoi pas la Sibérie ? Les prétextes sont faciles à faire naître.

La marquise trouva son adorateur si préoccupé, si sombre par momens, qu’elle fut forcée de le remarquer. Elle essaya d’abord de le plaisanter sur sa longue absence du salon, et, ne croyant pas deviner si juste, elle lui demanda s’il l’avait quittée pendant un grand quart d’heure pour s’occuper de la grisette. — Quelle grisette ? Il n’avait plus le moindre souci d’elle. Ce qu’il voulait se faire demander, c’était la véritable cause de son inquiétude, et il y réussit.

D’abord la folle marquise ne fit qu’en rire. Elle n’était pas fâchée de tourner la tête au puissant Ogokskoï, et il ne pouvait pas lui tomber sous le sens qu’elle dût expier sa coquetterie en subissant des obsessions sérieuses. Mourzakine vit bien vite que cette petite tête chauve et ce corps énorme lui inspiraient une horreur profonde, et il n’eut pas le mauvais goût de sa secrète intention ; mais il crut pouvoir louvoyer adroitement.

— Puisque vous prenez cela pour une plaisanterie, lui dit-il, je suis bien heureux de sacrifier la protection de mon oncle, dont je commençais à être jaloux ; mais je dois pourtant vous éclairer sur les dangers qui vous sont personnels.

— Des dangers, à moi ? vis-à-vis d’un pareil monument ? Pour qui donc me prenez-vous, mon cousin ? Avez-vous si mauvaise opinion des Françaises…

— Les Françaises sont beaucoup moins coquettes que les femmes russes, mais elles sont plus téméraires, plus franches, si vous voulez, parce qu’elles sont plus braves. Elles irritent des vanités qu’elles ne connaissent pas. Oserai-je vous demander si M. le marquis de