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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/301

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bien-être, poussent à l’augmentation de la richesse et à l’extension de l’industrie, l’amollissement des mœurs en est la conséquence. L’instruction populaire étant généralisée, si les hommes auxquels en revient la direction négligent ce devoir, ou s’en montrent incapables, l’instruction ne sera plus qu’un instrument de propagande livré aux oppositions de toute sorte. Comme en France les oppositions radicales sont les seules populaires, et comme elles ne comptent guère avec les moyens qu’elles emploient, elles ne s’adresseront qu’aux convoitises malsaines qui germait dans les bas-fonds de la société, et ces passions, excitées au lieu d’être contenues, aboutiront à l’irrémédiable décadence qu’entraînent les aberrations socialistes.

C’est en développant la discipline sociale et l’application intellectuelle qui existaient dans la nation que l’instruction obligatoire a pu contribuer en Allemagne à l’organisation de la puissance militaire. C’est cette discipline ébranlée chez nous et gravement compromise qu’il s’agit de rétablir, avec le goût de l’étude et le sérieux dans les mœurs. Il n’appartient à aucune assemblée de voter de telles réformes ; il n’est au pouvoir d’aucun gouvernement de les exécuter : elles dépendent de tous, elles sont le devoir de chacun. L’instruction populaire très largement répandue, — obligatoire, si on le juge nécessaire, — pourra y contribuer, mais à certaines conditions très déterminées, qui sont les conditions mêmes de la réforme morale de la nation. En dehors et à côté de la foi, qui ne se commande point et se place par sa nature même au-dessus de nos hypothèses, c’est une élévation constante du niveau moral dans les classes dirigeantes, dans les universités, dans les séminaires, dans les écoles normales ; c’est une plus haute tenue des idées dans toute la nation : le sérieux examen de soi-même, le sacrifice de cette vanité qui n’est que le fruit de l’ignorance frivole et du manque de critique, — une littérature, une presse, qui sachent se faire accepter du peuple sans le flatter ni le corrompre, — l’amour du pays et le sentiment de l’honneur réchauffés partout, — le respect dans la religion, dans l’état, dans la vie privée. C’est l’action continue de chacun sur soi-même, ses enfans, son entourage, l’exemple en un mot, qui est en définitive la seule méthode d’amendement moral efficace sur les âmes simples. Une telle réforme sans doute est plus laborieuse que l’établissement des constitutions même les plus raffinées ; il faut l’entreprendre pourtant et sans tarder : la revanche est à ce prix.

Albert Sorel

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