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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/26

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Il n’en fut pas de même chez nous lorsque le comte d’Artois vint implorer la protection de notre grande Katherine. Ne ouïtes-vous point parler d’une merveilleuse épée qui lui fut donnée pour reconquérir la France, et qui fut promptement vendue en Angleterre ?…

— Bah ! dit le marquis, pris au dépourvu, il y a si longtemps…

— M. le comte d’Artois était jeune alors, ajouta la marquise, et M. Ogokskoï était bien jeune aussi ! Il ne peut pas s’en souvenir.

Cette adroite flatterie pénétra Ogokskoï de reconnaissance. Avec la subtile pénétration que possèdent les femmes en ces sortes de choses. Flore de Thièvre avait trouvé l’endroit sensible, et beaucoup plus gagné en trois mots que son mari avec ses torrens de paroles et de raisonnemens.

M. de Thièvre, voyant qu’elle plaidait mieux que lui, et sachant que la beauté est meilleur avocat que l’éloquence, les laissa ensemble. Mourzakine restait en tiers ; mais au bout d’un instant il reçut des mains de Martin un message, auquel il demanda la permission d’aller répondre de vive voix.

Il trouva dans l’antichambre un personnage dont la pauvre mine contrastait avec celle des luxurians valets de la maison. C’était un garçon de quinze à seize ans, petit, maigre, jaune, les cheveux noirs, gras et plaqués prétentieusement sur les tempes, la figure assez jolie quand même, l’œil noir et lumineux, le menton garni déjà d’un précoce duvet. Il était misérablement étriqué dans un habit vert à boutons d’or qui semblait échappé à la hotte d’un chiffonnier ; sa chemise était d’un blanc douteux, et sa cravate noire bien serrée avait une prétention militaire qui contrastait avec un jabot déchiré, assez ample pour cacher les dimensions exiguës du gilet ; c’était le gamin de Paris, comiquement et cyniquement endimanché. — Pour qui donc veux-tu te faire passer ? lui dit involontairement Mourzakine en le toisant avec dégoût. Qui t’envoie et que me veux-tu ?

— Je veux parler à votre hautesse, répondit tranquillement le gamin avec un dédain égal à celui qu’on lui manifestait. Est-ce que c’est défendu par la coalition ?

Son effronterie divertit le prince russe, qui vit un type à étudier. — Parle, lui dit-il avec un sourire, la coalition ne s’y oppose pas.

— Bon ! pensa le gamin, tout le monde aime à rire, même ces cocos-là. — Mais il faut que je vous parle en secret, ajouta-t-il. Je n’ai point affaire à messieurs les laquais.

— Diable ! reprit Mourzakine, tu le prends de haut. Alors suis-moi dans le jardin.

Ils franchirent la porte, entrèrent dans une allée couverte qui longeait la muraille, et le gamin, sans se déconcerter, entama ainsi la conversation. — C’est moi le frère à Francia.