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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/225

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ressentir la joie de lui appartenir. — Tenez, lui disait-elle, je n’ai jamais su jusqu’à ce jour ce que c’est qu’aimer. Regardez-moi, je n’invente pas cela pour vous faire plaisir !

En effet, ses yeux clairs et profonds, son sourire confiant et pur comme celui de l’enfance, attestaient une sincérité complète. Mourzakine était trop pénétrant, trop méfiant, pour s’y tromper. Il se sentait aimé pour lui-même dans toute l’acception de ce terme banal qui avait été son rêve, et qui devenait une rare certitude. Il se surprenait par momens à ressentir lui aussi quelque chose de plus doux que le plaisir. Il possédait une âme, et il étudiait avec surprise cette espèce de petite âme française qui lui parlait une langue nouvelle, langue incomplète et vague qui ne se servait pas des mots tout faits à l’image des femmes du monde, et qui était trop inspirée pour être élégante ou correcte.

Elle dormit deux heures, la tête sur son épaule, mais, avec le jour, elle s’éveilla chantant comme les oiseaux. Elle n’était pas habituée à ne pas voir lever le soleil. Elle avait besoin de marcher, de sortir, de respirer. Ils montèrent en voiture, et elle le conduisit à Romainville, qui était alors le rendez-vous des amans heureux. Le bois était encore désert. Elle ramassa des violettes et en remplit le dolman bombé sur la poitrine du prince tartare, puis elle les reprit pour les mettre classiquement sur son cœur. Ils déjeunèrent d’œufs frais et de laitage. Elle était en même temps folâtre et attendrie ; elle avait la gaîté gracieuse et discrète, rien de vulgaire. Ils causaient beaucoup. Les Russes sont bavards, les Parisiennes sont babillardes. Il était étonné de pouvoir causer avec elle, qui ne savait rien, mais qui savait tout, comme savent les gens de toute condition à Paris, par le perpétuel ouï-dire de la vie d’expansion et de contact. Quel contraste avec les peuples qui, n’ayant pas le droit de parler, perdent le besoin de penser ! Paris est le temple de vérité où l’on pense tout haut, et où l’on s’apprend les uns aux autres ce que l’on doit penser de tout. Mourzakine était émerveillé, et se demandait presque s’il n’avait pas mis la main sur une nature d’exception. Il était tenté de le croire, surtout en voyant la bonté de cœur qui caractérisait Francia. Sur quelque sujet qu’il la mît, elle était toujours et tout naturellement dans le ton de l’indulgence, du désintéressement, de la pitié compatissante. Cette nuance particulière, elle la devait à ce qu’elle avait souffert et vu souffrir dans une autre phase de sa vie. — Eh quoi ! lui disait-il dans la voiture en revenant, pas un mauvais sentiment, pas d’envie pour les riches, pas de mépris pour les coupables ? Tu es toute douceur et toute simplicité, ma pauvre enfant, et si les autres Françaises te ressemblent, vous êtes les meilleurs êtres qu’il y ait au monde.