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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/224

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il était résolu à ne rien épargner pour supplanter son neveu. Mourzakine, sans renoncer à la belle Française, voulait paraître céder le pas à l’oncle dont il dépendait absolument. — Vous avez, lui dit-il, consommé ma disgrâce hier à l’Opéra. Ma belle hôtesse n’a plus un regard pour moi, et pour m’en consoler je me suis jeté dans une moindre, mais plus facile aventure. J’ai pris chez moi une petite ; ce n’est pas grand’chose, mais c’est parisien, c’est-à-dire coquet, gentil, propret et drôle ; vous me garderez pourtant le secret là-dessus, mon bon oncle ? Mme de Thièvre, qui est passablement femme, me mépriserait trop, si elle savait que j’ai si vite cherché à me consoler de ses rigueurs,

— Sois tranquille, Diomiditch, répondit Ogokskoï d’un ton qui fit comprendre à Mourzakine qu’il comptait le trahir au plus vite.

C’est tout ce que désirait ce prince sauvage doublé d’un courtisan rusé. Mme de Thièvre était déjà prévenue ; elle savait ce qu’il avait plu à Mourzakine de lui confier. Francia, selon lui, était une pauvre fille assez laide dont il avait pitié et à laquelle il devait un appui, puisque, dans une charge de cavalerie, il avait « eu le malheur d’écraser sa mère. » Il l’avait logée dans sa maison en attendant qu’il pût lui procurer quelque ouvrage un peu lucratif. Il avait arrangé et débité ce roman avec tant de facilité, il avait tant de charme et d’aisance à mentir, que Mme de Thièvre, touchée de sa sincérité et flattée de sa confiance, avait promis de s’intéresser à sa protégée ; et puis, elle comprit que ce hasard amenait une combinaison favorable à la passion de Mourzakine pour elle en détournant les soupçons de l’oncle Ogokskoï.

Elle se prêtait donc maintenant à cette lâcheté qui l’avait d’abord indignée : elle était secrètement vaincue. Elle ne voulait pas se l’avouer ; mais elle se laissait aller, avec une alternative d’agitation et de langueur, à tout ce qui pouvait assurer sa défaite sans compromettre le prince.

Quant à lui, ce n’était plus en un jour qu’il espérait désormais triompher d’elle. Il craignait un retour de dépit et de fierté, s’il brusquait les choses. Il se donnait une semaine pour la convaincre, il pouvait prendre patience : Francia lui plaisait réellement.

Le soir, en soupant avec elle dans sa petite chambre, il se mit à l’aimer tout à fait. Il était capable d’aimer tout comme un autre de cet amour parfaitement égoïste qui se prodigue dans l’ivresse, sauf à s’éteindre dans les difficultés ultérieures. Il est vrai que dans l’ivresse il était charmant, tendre et ardent à la fois. La pauvre Francia, après lui avoir naïvement avoué l’effroi et le chagrin de son isolement, se mit à l’aimer de toute son âme, et à lui demander pardon d’avoir regretté quelque chose, quand elle n’eût dû que