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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/219

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sous l’influence inattendue de ce frère avili jusque-là par elle, à l’insu de l’un et de l’autre, qui allait l’être davantage et sciemment. — Tu vaux mieux que moi, lui dit-elle. Nous avons encore de l’honnêteté à garder, et, si nous nous en allons dans un autre endroit, nous ne connaîtrons pas une personne pour nous dire bonjour en passant ; mais qu’est-ce que nous pouvons faire ? Je ne dois pas rester avec Guzman, et je ne veux rien garder de lui.

— Tu ne l’aimes plus ?

— Non, plus du tout.

— Ne peux-tu pas patienter ?

— Non, il faudrait le tromper. Je ne peux pas !

— Eh bien, ne le trompe pas. Dis-lui que c’est fini, que tu veux te marier.

— Je mentirais, et il ne me croirait pas. Pense au train qu’il va faire ! Ça nous fera bien plus de tort que de nous sauver !

— Il ne t’aime déjà pas tant ! Dis-lui que tu sais ses allures, mets-le à la porte, je t’aiderai. Je ne le crains pas, va, j’en mangerais dix comme lui !

— Il criera qu’il est chez lui, qu’il paie le logis, que c’est lui qui nous chasse !

— Tu n’as donc pas de quoi le payer, ce satané loyer, lui jeter son argent à la figure, quoi !

— J’ai quatre francs, je te l’ai dit. Je ne reçois jamais d’argent de lui ; ça me répugne. Il me donne tous les jours pour le dîner puisqu’il dîne avec nous ; le matin, nous mangeons les restes, toi et moi.

— Ah ! s’écria Dodore en serrant les poings, si j’avais pensé ! Je prendrai un état, Fafa, vrai ! Je vais me mettre à n’importe quelle pioche ! Faut travailler, faut pas dépendre comme ça !

— Quand je te le disais ! Tu voyais bien qu’à coudre chez nous des gilets de flanelle dans la journée je ne pouvais pas gagner plus de six sous ; avec ça, je ne pouvais pas t’élever et vivre sans mendier. Les amoureux sont venus me dire : ne travaille donc pas, tu es trop jolie pour veiller si tard, et d’ailleurs, tu auras beau faire, ça ne te sauvera pas. Je les ai écoutés, croyant que l’amitié empêcherait la honte, et nous voilà !

— Faut que ça finisse, s’écria Dodore ; c’est à cause de moi que ça t’arrive ! faut en finir ! Je vais chercher Antoine ! Il paiera tout, il te conduira quelque part d’où tu ne sortiras que pour l’épouser ! Antoine adorait Francia ; elle était son rêve, son idéal. Il lui pardonnait tout, il était prêt à la protéger, à la sauver. Elle le savait bien. Il ne le lui avait dit que par ses regards et son trouble en la rencontrant ; mais c’était un être inculte. Il savait à peine signer