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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/203

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gardé sa toilette provoquante, si l’on peut appeler toilette l’étroite et courte gaîne de crêpe et de satin qui servait de robe dans ce temps-là. Elle avait gardé, il est vrai, un splendide cachemire couleur de feu dont elle se drapait avec beaucoup d’art, et qui, dans ses évolutions habiles, couvrait et découvrait alternativement chaque épaule ; sa tête blonde, frisottée à l’antique, était encadrée de perles, de plumes et de fleurs ; elle était vraiment belle et de plus animée étrangement par la volonté de le paraître. Mourzakine n’était point un homme de sentiment. Un Français eût perdu le temps à discuter, à vouloir vaincre ou convaincre par l’esprit ou par le cœur. Mourzakine, ne se piquant ni de cœur ni d’esprit en amour, n’employant aucun argument, ne faisant aucune promesse, ne demandant pas l’amour de l’âme, ne se demandant même pas à lui-même si un tel amour existe, s’il pouvait l’inspirer, si la marquise était capable de le ressentir, lui adressa des instances de sauvage. Elle fut en colère ; mais il avait fait vibrer en elle une corde muette jusque-là. Elle était troublée, quand la voiture du marquis roula devant le perron. Il était temps qu’il arrivât. Flore se jura de ne plus s’exposer au danger ; mais la soif aveugle de s’y retrouver l’empêcha de dormir. Bien que son cœur restât libre et froid, sa raison, sa fierté, sa prudence, ne lui appartenaient plus, et le beau cosaque s’endormait sur les deux oreilles, certain qu’elle n’essaierait pas plus de lui nuire qu’elle ne réussirait à lui résister.

Le lendemain, il fit pourtant quelques réflexions. Il ne fallait pas éveiller la jalousie de M. de Thièvre, qui, en le trouvant tête à tête avec sa femme à deux heures du matin, lui avait lancé un regard singulier. Il fallait, dès que les arrêts seraient levés, quitter la maison, et s’installer dans un logement où la marquise pourrait venir le trouver. Il appela Martin, et le questionna sur la proximité d’un hôtel garni. — J’ai mieux que ça, lui répondit le valet de chambre. Il y a, à deux pas d’ici, un pavillon entre cour et jardin ; c’est un ravissant appartement de garçon occupé l’an dernier par un fils de famille qui a fait des dettes, qui est parti comme volontaire, et n’a pas reparu. Il a donné la permission à son valet de chambre, qui est mon ami, de se payer de ses gages arriérés en sous-louant, s’il trouvait une occasion avantageuse, le local tout meublé. Je sais qu’il est vacant, j’y cours, et j’arrange l’affaire dans les meilleures conditions possible pour votre excellence.

Mourzakine n’était pas riche. Il n’était pas certain de n’être pas brouillé avec son oncle ; mais il n’osa pas dire à Martin de marchander, et une heure après le valet revint lui apporter la clé de son nouvel appartement en lui disant : — Tout sera prêt demain soir. Votre excellence y trouvera ses malles, son cosaque, ses chevaux,