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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/202

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— Est-ce qu’il a été malhonnête avec vous ? Il faut lui pardonner ! Un orphelin sur le pavé de Paris, ça ne peut pas être bien élevé. C’est un bon cœur tout de même. Allons !… si vous ne voulez pas le voir, j’irai vous parler ; mais où serez vous ?

— Je n’en sais rien encore ; le concierge de cette maison-ci le saura, et tu n’auras qu’à venir lui demander mon adresse.

— C’est bien, monsieur ; merci et adieu !

— Tu ne veux pas me donner la main ?

— Si fait, monsieur. Je vous dois la vie, et si vous me faisiez retrouver ma mère,… vous pourriez bien me demander de vous servir à genoux.

— Tu l’aimais donc bien ?

— À Moscou, je ne l’aimais pas, elle me battait trop fort ; mais après, quand nous avons été si malheureuses ensemble, ah ! oui, nous nous aimions ! Et depuis que je l’ai perdue, sans savoir si c’est pour un temps ou pour toujours, je ne fais que penser à elle.

— Tu es une bonne fille. Veux-tu m’embrasser ?

— Non, monsieur, à cause de mon… amant, qui est si jaloux ! Sans lui, je vous réponds bien que ce serait de bon cœur.

Mourzakine, ne voulant pas lui inspirer de méfiance, la laissa partir, et recommanda à Mozdar de la conduire jusqu’à la rue, où son frère l’attendait. Quand elle fut sortie, il s’absorba dans l’étude tranquille de l’émotion assez vive qu’il avait éprouvée auprès d’elle. Francia était ce que l’on peut appeler une charmante fille. Coquette dans son ajustement, elle ne l’était pas dans ses manières. Son caractère avait un fonds de droiture qui ne la portait point à vouloir plaire à qui ne lui plaisait pas. Délicatement jolie, quoique sans fraîcheur, son enfance avait trop souffert ; elle avait un charme indéfinissable. C’est ainsi que se le définissait Mourzakine dans son langage intérieur de mots convenus et de phrases toutes faites.

La marquise rentra vers minuit. Elle était agitée. On lui avait tant parlé de son prince russe, on le trouvait si beau, tant de femmes désiraient le voir, qu’elle se sentait blessée en pensant avec quelle facilité il pourrait se consoler de ses dédains. — Persisterait-il à la désirer, quand un essaim de jeunes beautés, comme on disait alors, viendrait s’offrir à sa convoitise ? Peut-être ne s’était-il soucié d’elle que très médiocrement jusque-là : c’était un affront qu’elle ne pouvait endurer. Elle revenait donc à lui, résolue à l’enflammer de telle manière qu’il dût regretter amèrement la déception qu’elle se promettait de lui infliger, car en aucun cas elle ne voulait lui appartenir.

Elle avait congédié ses gens, disant qu’elle attendrait M. de Thièvre jusqu’au jour, s’il le fallait, pour avoir des nouvelles, et elle avait