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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/201

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— Oui, mon petit père, répondit Mozdar ; c’est celle qui a fait cabrer ton cheval noir.

— Oui, mais où l’avais-tu déjà vue avant d’entrer en France ?

— Au passage de la Bérézina : je l’ai portée par ton ordre sur ton lit.

— Très bien. Et sa mère ?

— La danseuse qui s’appelait…

— Ne dis pas son nom devant elle. Tu la connaissais donc, cette danseuse ?

— Tu m’avais envoyé à Moscou, avant la guerre, lui porter des bouquets.

Mourzakine se mordit la lèvre. Son cosaque lui rappelait une aventure dont il rougissait, bien qu’elle fût fort innocente. Étudiant de l’université de Dorpat, et se trouvant en vacances à Moscou, il avait été, à dix-huit ans, fort épris de Mimi La Source jusqu’au moment où il l’avait vue en plein jour, flétrie et déjà vieille. — Puisque tu te souviens si bien, dit-il à Mozdar, tu dois savoir si tu l’as revue à la Bérézina.

— Oui, dit ingénument Mozdar, je l’ai reconnue après la charge, et j’ai eu du regret… Elle était morte.

— Maladroit ! Est-ce que c’est toi qui l’as tuée ?

— Peut-être bien ! Je ne sais pas. Que veux-tu, mon petit père ? Les traînards ne voulaient ni avancer, ni reculer ; il fallait bien faire une trouée pour arriver à leurs bagages : on a poussé un peu la lance au hasard dans la foule. Je sais que j’ai vu la petite tomber d’un côté, la femme de l’autre. Un camarade a achevé la mère ; moi, je ne suis pas méchant : j’ai jeté la petite sur un chariot. Voilà tout ce que je puis te dire.

— C’est bien ; retourne dormir, répondit Mourzakine. Il n’était pas besoin de lui recommander le silence : il n’entendait pas un mot de français. — Eh bien ! eh bien ! mon Dieu ! dit Francia en joignant les mains ; il sait quelque chose, vous lui avez parlé si longtemps !

— Il ne se rappelle rien, répondit Mourzakine. J’écrirai demain aux autorités du pays où les choses se sont passées. Je saurai s’il est resté par là des prisonniers. À présent, il faut t’en aller, mon enfant. Dans deux jours, j’aurai en ville un appartement où tu viendras me voir, et je te tiendrai au courant de mes démarches.

— Je ne pourrai guère aller chez vous ; je vous enverrai Théodore.

— Qui ça ? Ton petit frère ?

— Oui ; je n’en ai qu’un.

— Merci, ne me l’envoie pas, ce charmant enfant ! J’ai peu de patience, je le ferais sortir par les fenêtres.