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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/200

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— De ta mère, je sais ; mais, ma pauvre petite, comment veux-tu que je me rappelle ?…

— Vous l’aviez pourtant vue sur le théâtre ; si vous l’eussiez retrouvée à la Bérézina, vous l’auriez bien reconnue ?

— Oui, si j’avais eu le loisir de regarder quelque chose ; mais dans une charge de cavalerie…

— Vous avez donc chargé les traînards ?

— Sans doute, c’était mon devoir. Avait-elle passé la Bérézina, ta mère, quand tu as été séparée d’elle ?

— Non, nous n’avions point passé. Nous avions réussi à dormir, à moitié mortes de fatigue, à un bivouac où il y avait bon feu. La troupe nous emmenait, et nous marchions sans savoir où on nous traînait encore. Nous étions parties de Moscou dans une vieille berline de voyage achetée de nos deniers, et chargée de nos effets ; on nous l’avait prise pour les blessés. Les affamés de l’arrière-garde avaient pillé nos caisses, nos habits, nos provisions : ils étaient si malheureux ! Ils ne savaient plus ce qu’ils faisaient ; la souffrance les rendait fous. Depuis huit jours, nous suivions l’armée à pied, et les pieds à peu près nus, nous allions nous engager sur le pont quand il a sauté. Alors vos brigands de cosaques sont arrivés. Ma pauvre mère me tenait serrée contre elle. J’ai senti comme un glaçon qui m’entrait dans la chair : c’était un coup de lance. Je ne me souviens plus de rien jusqu’au moment où je me suis trouvée sur un lit. Ma mère n’était pas là, vous me regardiez… Alors vous m’avez fait manger, et vous êtes parti en disant : tâche de guérir.

— Oui, c’est très-exact, et après qu’es-tu devenue ?

— Ce serait trop long à vous dire, et ce n’est pas pour parler de moi que je suis venue…

— Sans doute, c’est pour savoir… Mais je ne peux rien te dire encore, il faut que je m’informe ; j’écrirai à Pletchenitzy, à Studianka, dans tous les endroits où l’on a pu conduire des prisonniers, et dès que j’aurai une réponse…

— Si vous questionniez votre cosaque ? Il me semble bien que c’est le même que j’ai vu auprès de vous à Pletchenitzy ?

— Mozdar ? C’est lui en effet ! Tu as bonne mémoire !

— Parlez-lui tout de suite…

— Soit !

Mourzakine alla sans bruit éveiller Mozdar, qui n’eût peut-être pas entendu le canon, mais qui, au léger grincement des bottes de son maître, se leva et se trouva lucide comme par une commotion électrique. — Viens, lui dit Mourzakine dans sa langue.

Le cosaque le suivit au salon. — Regarde cette fille, dit Mourzakine en soulevant le chapiteau de la lampe pour qu’il pût distinguer les traits de Francia ; la connais-tu ?