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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/185

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tion des loyers, dépossédant les notaires et les officiers publics pour en faire des employés, multipliant les perquisitions et les arrestations, prenant des otages, poussant au combat ceux-là mêmes qui ne demanderaient pas mieux que de rester chez eux, établissant un jury d’accusation, ou en d’autres termes un tribunal révolutionnaire pour juger les suspects ; mais enfin, au milieu de toutes ces belles choses, qui ne sont que la triste parodie d’un autre temps, où est l’idée nouvelle et particulière au mouvement du 18 mars ?

Les hommes de l’Hôtel de Ville ont eu beau se cotiser et mettre en commun leur éloquence pour adresser récemment un manifeste au peuple français, nous ne sommes pas plus avancés que nous ne l’étions avant qu’ils eussent rédigé leur programme. Nous apprenons, il est vrai, que c’est la fin du vieux monde, que la révolution communale inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive, scientifique, « qu’elle est à la garantie absolue de la liberté individuelle, de la liberté de conscience et de la liberté du travail, » qu’elle doit « universaliser le pouvoir et la propriété. » La commune garantit-elle la liberté de conscience en emprisonnant l’archevêque de Paris, les prêtres, les ministres protestans ? garantit-elle la liberté individuelle en arrêtant ceux qui ne voudraient pas aller combattre sous le drapeau rouge ? garantit-elle surtout la liberté du travail en supprimant le travail ? Quant à universaliser la propriété, on s’est trompé de mot évidemment : on a voulu dire qu’on allait universaliser la misère. Et c’est pour tout cela que « l’initiative populaire » s’est manifestée le 18 mars, qu’on a conquis l’autonomie communale de Paris, « qui n’a pour limites que le droit d’autonomie égal pour toutes les autres communes » de France ! C’est aussi pour consolider la république qu’on a eu recours au moyen le plus efficace, le plus infaillible de la tuer !

Assurément, depuis que notre malheureux pays marche à tâtons sur un sol ébranlé par toutes les tempêtes, il y a eu des révolutions qu’on aurait pu se dispenser de faire, qui étaient des emportemens irréfléchis, qui n’ont pas toujours répondu aux intentions de ceux qui les faisaient ; mais du moins ces révolutions avaient quelque raison d’être et de nobles mots d’ordre. Elles naissaient d’une révolte patriotique, d’une résistance légale, d’une impatience de progrès et de sentiment libéral ; elles étaient représentées par des hommes qui étaient une garantie vivante et éclatante pour la nation. Après six grandes semaines, rien ne s’est dégagé, rien n’apparaît à travers la fumée de ce combat impie. Et comme elle était sans liaison, elle était aussi sans issue possible, cette révolution du 18 mars ; elle ne pouvait aboutir à rien. Bien des causes morales, politiques, sociales, devaient l’empêcher de réussir ; mais il y avait surtout la plus triste, la plus décisive, la plus inexorable des raisons, c’est que l’ennemi est là à nos portes, et qu’il ne souffrirait certainement