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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/167

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siasme. La révolution du 4 septembre, qui apparaissait comme une régénération de la France et comme une aurore de victoire, fit revivre quelques-uns des sentimens de 92. C’est alors qu’on vit, par tous les chemins, des bandes de campagnards en blouse bleue, avec leurs chapeaux des bons jours, portant au bout d’un bâton une paire de souliers de rechange et un petit paquet enveloppé dans un mouchoir à carreaux bleus, poussés en avant par le sentiment du devoir et le désir de la vengeance : il y avait quelque chose de sombre dans leurs pas cadencés et leurs chants républicains. Pareillement les rues à la mode et les belles places de Nancy se débarrassaient de cette jeunesse dorée à laquelle les petits-maîtres traîneurs de sabre commençaient à devenir odieux. Quelques-uns restèrent : ce sont ceux-là qu’on a le plus remarqués. Il y avait plus de dévoûment chez ces émigrans qu’on ne saurait l’imaginer. Rien dans le milieu où ils vivaient qui ressemblât à cette exaltation communicative, à cette fièvre patriotique qui, à Paris, rendait la bravoure facile. On ne pouvait puiser son courage qu’en soi-même ; on ne pouvait prendre conseil que de soi : pas d’administration nationale, ni de bureaux de renseignemens. On partait au hasard. Beaucoup trouvèrent, aux guichets des gares de chemin de fer ou au détour des grandes routes, des gendarmes en uniforme vert qui les ramenaient dans leurs foyers ou même en prison. S’ils arrivaient dans une ville non occupée, que de contre-temps bien propres à refroidir l’enthousiasme le plus exalté ! Les employés demandaient à ces malheureux, qui s’étaient enfuis de chez eux en se cachant presque autant de leurs maires que des Prussiens, des papiers en règle, extraits de naissance, certificats, feuilles de route. Les préfets les renvoyaient aux généraux, les généraux aux préfets. Ces conscrits qui se rendaient à leurs corps malgré la gendarmerie dérangeaient toutes les habitudes administratives. Les autorités allemandes s’émurent. Les préfets prussiens ordonnèrent à tous les maires de dresser la liste des individus soumis à la conscription, soit pour l’armée régulière, soit pour la garde mobile. Pour tout individu porté sur cette liste et dont l’absence ne serait pas justifiée, les parens et tuteurs, et, à leur défaut, la commune, seraient frappés d’une amende de 50 francs par jour. Ou ne se hâta que davantage de partir avant la confection des listes. C’est alors que le préfet de la Meurthe écrivit au maire de Nancy l’incroyable lettre que nous allons citer :

« Nancy, le 12 septembre 1870.
« Monsieur le maire,

« Je suis informé qu’un certain nombre de jeunes gens et de per-