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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/15

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inégale. Le premier fut à propos d’un avis qu’on lui avait transmis pendant la revue : suivant ce faux avis, il n’y avait point de sécurité pour lui à l’Elysée, le palais était miné. On avait sur-le-champ dépêché vers M. de Talleyrand, qui avait offert son propre palais. Le tsar accepta, ravi de se trouver là au centre de ceux qui allaient lui livrer la France ; puis il jeta les yeux sur l’autre avis concernant le jeune prince Mourzakine, qui s’était si mal comporté en traversant le faubourg Saint-Martin. — Qu’il aille loger où bon lui semblera, répondit le souverain, et qu’il y garde les arrêts pendant trois jours. — Puis, remontant à cheval avec son état-major, il retourna à la place de la Concorde, d’où il se rendit à pied chez M. de Talleyrand. Ses soldats avaient reçu l’ordre de camper sur les places publiques. L’habitant, traité avec tant de courtoisie, admirait avec stupeur ces belles troupes si bien disciplinées, qui ne prenaient possession que du pavé de la ville et qui installaient là leurs cantines sans rien exiger en apparence. Le badaud de Paris admira, se réjouit, et s’imagina que l’invasion ne lui coûterait rien.

Quant au jeune officier attaché à l’état-major, exclus de l’hôtel où allait résider son empereur, il se crut radicalement disgracié, et il en cherchait la cause lorsque son oncle, le comte Ogokskoï, aide-de-camp du tsar, lui dit à voix basse en passant : — Tu as des ennemis auprès du père, mais ne crains rien. Il te connaît et il t’aime. C’est pour te préserver d’eux qu’il t’éloigne. Ne reparais pas de quelques jours, mais fais-moi savoir où tu demeures.

— Je n’en sais rien encore, répondit le jeune homme avec une résignation fataliste, Dieu y pourvoira !

Il avait à peine prononcé ces mots qu’un jockey de bonne mine se présenta, et lui remit le message suivant : « La marquise de Thièvre se rappelle avec plaisir qu’elle est par alliance parente du prince Mourzakine ; elle me charge de l’inviter à venir prendre son gîte à l’hôtel de Thièvre, et je joins mes instances aux siennes. »

Le billet était signé Marquis de Thièvre.

Mourzakine communiqua ce billet à son oncle, qui le lui rendit en souriant, et lui promit d’aller le voir aussitôt qu’il aurait un moment de liberté. Mourzakine fit signe à son heiduque cosaque, et suivit le jockey, qui était bien monté, et qui les conduisit en peu d’instans à l’hôtel de Thièvre, au faubourg Saint-Germain.

Un bel hôtel, style Louis XIV, situé entre cour et jardin, jardin mystérieux étouffé sous de grands arbres, rez-de-chaussée élevé sur un perron seigneurial, larges entrées, tapis moelleux, salle à manger déjà richement servie, un salon très confortable et de grande tournure, voilà ce que vit confusément Diomède Mourzakine, car il s’appelait modestement de son petit nom Diomède,