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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/133

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Toute tentative de conciliation, comme tout acte de vengeance qui mettrait en péril l’unité nationale, serait une trahison envers le pays. Ce qu’il faut par-dessus tout, c’est, après la victoire du droit et le rétablissement de l’ordre, l’apaisement des passions ; après le désarmement des bras, le désarmement des cœurs. Or entre Paris et la province, un antagonisme qui ne remonte qu’à quelques années, si l’on écarte les malentendus et les piqûres d’amour-propre, ne saurait opposer à cette pacification morale des obstacles invincibles. Les racines n’en peuvent être assez profondes pour qu’il soit difficile de les reconnaître et impossible de les arracher.


III.

Tous nos excès et toutes nos défaillances depuis quatre-vingts ans viennent de la peur de deux fantômes, le « spectre blanc » et le « spectre rouge. » La terreur, dans ses deux phases contraires, les a évoqués tour à tour ; ils ont contribué ensemble à l’établissement, à la popularité et à la restauration du despotisme impérial ; ils se dressent aujourd’hui entre les deux armées qui se disputent Paris et la France. Qu’y a-t-il de réel dans ces deux épouvantails ? Dans ce qu’ils ont de plus menaçant, ils ne reçoivent un corps que de nos défiances mutuelles. Nous ne devenons terribles que parce que nous tremblons nous-mêmes. L’esprit révolutionnaire et l’esprit réactionnaire, dans leurs plus grandes fureurs, songent surtout à se défendre ; ils oppriment pour ne pas être opprimés ; ils se donnent réciproquement de justes sujets de haine pour en avoir conçu d’imaginaires dans l’origine. Notre ignorance et notre légèreté entretiennent nos soupçons ; notre intolérance leur fournit des armes. Nous supportons mal la contradiction dans les choses qui nous tiennent à cœur. L’opinion la plus téméraire ou la plus inepte est pour nous un dogme hors duquel il n’y a point de salut. Chaque parti veut être une église, et n’admet pas le doute sur son infaillibilité. Les plus libéraux cherchent des faux-fuyans pour ne pas donner aux dissidens la liberté qu’ils réclament pour eux-mêmes. De là cette facilité avec laquelle s’établissent les dictatures et se perpétuent entre les mains de tous les partis, dans leurs alternatives de victoires et de défaites, les mêmes moyens de compression : heureux quand ils ne mettent pas une sorte d’émulation à grossir ce triste dépôt !

C’est là le fond commun des passions qui nous divisent ; mais, à leurs points extrêmes, il s’y mêle d’autres tendances qui sont l’objet de nos plus vives et de nos plus constantes alarmes. Le « cléricalisme » et le « socialisme, » dans le plus mauvais sens de ces deux termes, ne sont, à bien des égards, que des fantômes for-