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désavouait le bon sens. « L’homme est la mesure de tout, » disait Protagoras. Quant à Gorgias, il exposa sa doctrine dans un écrit dont Aristote nous a conservé une succincte analyse. Il était intitulé De la nature ou du non-être. Ce titre même, emprunté, sauf l’addition de la particule négative, aux éléates, indiquait bien les visées polémiques de Gorgias. Celui-ci posait en effet en principe et cherchait à prouver d’abord que rien n’est ; si quelque chose est, continuait-il, ce quelque chose ne peut être connu. Enfin, si quelque chose est et ne peut être connu, on ne saurait le communiquer par la parole. Ce qui se cache derrière ces subtiles formules, c’est cette affirmation, irréfutable en un certain sens, que toute vérité a un caractère relatif. On ne devait pas s’en tenir là : en partant de ces prémisses, on devait en venir à déclarer que ce n’était pas l’esprit humain, dans ce qu’il a de permanent et de partout semblable à lui-même, qui est la mesure de la vérité, mais que c’est l’esprit de chaque homme en particulier, que la vérité n’est pas seulement relative, mais individuelle. En vertu de la loi qui veut que toute doctrine finisse par être poussée jusqu’à ses plus extrêmes conséquences, les disciples firent le pas, franchirent les limites devant lesquelles le maître aurait reculé. On voit d’ici les dangers que de pareilles théories font courir à la morale : il n’y a plus de bien et de mal que ce qui est agréable et utile ou ce qui est désagréable et nuisible à l’individu. Il est naturel de passer de là à l’application, et de soutenir, comme le fait Calliclès dans le Gorgias, que les lois n’ont aucun droit au respect des hommes vraiment intelligens et émancipés des préjugés vulgaires, qu’elles ont été inventées par les faibles pour leur servir d’abri et de protection, que le plus fort ne fait qu’user de son droit quand il force les autres hommes à satisfaire ses passions et à servir ses intérêts. La rhétorique est l’instrument le plus fort dont il puisse s’aider pour atteindre ce résultat. Rien n’est vrai : il s’agit donc seulement de prêter à une opinion toutes les apparences de la vérité, de la faire paraître momentanément vraie. Ce talent de persuader à la foule tout ce que l’orateur est intéressé à lui faire croire, on l’acquiert à prix d’argent auprès des sophistes ; voilà pourquoi tous les ambitieux se pressent alors auprès de ces maîtres, et voilà aussi par quel lien les doctrines philosophiques d’un Gorgias et d’un Protagoras aboutissent à proclamer la souveraineté de la rhétorique, maîtresse de l’opinion et dispensatrice de tous les biens terrestres. A Athènes, vers cette époque, il y a tout un groupe d’hommes qui transportent ces doctrines dans la politique : ils réunissent tous à un singulier raffinement de l’esprit une ambition sans scrupules, un goût effréné de toutes les jouissances