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qu’aucun de ces moyens n’a manqué à nos ennemis ; mais non, il s’agit d’une autre manière de vaincre ou du moins d’aider la victoire, et de celle-là précisément que répudiait l’honnêteté de Kant. L’espionnage, voilà un des procédés familiers, un des moyens préparatoires de la victoire prussienne. Et ce n’est pas seulement, on le sait, l’art fort légitime et trop peu pratiqué en France de s’éclairer à la guerre, de chercher à surprendre l’ennemi et surtout à n’être plus surpris par lui. Kant entendait autre chose sous ce mot déshonoré, bien qu’il ne connût pas à son degré de perfection cet art qui consiste à tendre sur tout un pays un vaste réseau d’inquisitions secrètes, à envelopper dans ses trames non-seulement la politique et les lois, les forces productives, le travail national, l’industrie d’un peuple, mais encore ce qu’il y a de plus intime, la partie réservée de sa vie, le secret de ses foyers, le bilan exact des fortunes privées, — plus que cela, les aspirations, les sympathies, les haines, tout ce qu’on livre à un ami, mais ce qu’un patriotisme délicat cacherait avec un soin jaloux à la curiosité de celui qui peut être l’adversaire du lendemain. Qu’aurait-il dit, l’austère moraliste, de ces fanatismes choisis pour pénétrer lentement, par degrés, en y employant de longues années et des soins infinis, dans la conscience d’une nation et en violer les plus intimes secrets ? Une fonction de ce genre veut être relevée par le péril couru ; elle s’avilit par l’impunité assurée. M. de Bismarck demandait un jour avec cette ironie hautaine, pire qu’une injure, de quelle essence particulière était fait l’honneur français et en quoi il pouvait différer de celui des autres nations. C’était là une question imprudente. Il faut bien que l’honneur français soit d’une autre nature que l’honneur prussien, puisque le nôtre se soulève à de pareilles peintures. Le dernier des soldats français repousserait avec dégoût cette sorte d’emplois prisés si haut dans vos états-majors. La différence des deux peuples se marque là. Ah ! certes nos défauts sont grands. Nous sommes bien légers, d’une vanité souvent ridicule, d’une ignorance infatuée : il y a eu à certaines époques de la fanfaronnade dans notre courage, nous sommes trop sujets aux abattemens dans l’insuccès ; mais au moins que le chancelier du nord nous laisse la grâce et le mérite de cette loyauté chevaleresque que le plus obscur soldat, paysan de la veille, pratique d’instinct, cette vertu charmante et insensée par laquelle nous avons failli périr, mais qui nous eût valu, dans notre chute, la sympathie des peuples désintéressés et l’amnistie de l’histoire ! Parmi nos pauvres mobiles bretons, il y en a qui ne savent pas le français ; mais ceux-là même, comme ils sont français par le cœur, par leur manière honnête et loyale de combattre ! Ce n’est pas eux qui lèveraient la crosse de leur fusil en l’air sur le champ de bataille pour prendre l’ennemi