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principaux chefs de l’armée prussienne ! Quel épais bandeau la diplomatie prussienne ne lui avait-elle pas mis sur les yeux pour qu’il ne fût même pas détrompé par ce qu’il avait dû entendre dire de toutes parts autour de lui dans son voyage à Londres ! On ne s’était pas borné du reste à lui peindre l’état de la France sous les couleurs les plus fausses. La diplomatie prussienne lui faisait vaguement entrevoir que l’armée de Metz serait peut-être appelée prochainement à jouer un rôle politique, à se retirer sur une partie désignée du territoire français pour y protéger les délibérations relatives à la paix. Tout en négociant avec MM. Jules Favre et Thiers, représentant le gouvernement nouveau, M. de Bismarck ne s’interdisait pas la faculté de s’entendre aussi avec l’ancien gouvernement ; à défaut d’une assemblée constituante, il se rabattait sur le corps législatif dissous le 4 septembre, et, sans se compromettre par une promesse imprudente, il laissait entendre volontiers qu’il réserverait sans doute à l’armée du Rhin la garde des députés. Nous n’avons pas besoin d’insister sur la gravité d’une telle communication faite à des soldats par leurs chefs, dans une ville assiégée, sous le feu de l’ennemi, à l’heure ordinaire des résolutions suprêmes et des sacrifices héroïques, lorsque les provisions touchaient à leur fin, et qu’il ne restait plus d’autre chance d’épargner au pays une humiliation nouvelle que l’énergie du désespoir. C’était dire assez clairement aux défenseurs de Metz qu’il devenait inutile de résister davantage, c’était les consoler d’avance de ne pas les conduire au combat en leur promettant un rôle politique, une intervention armée dans les affaires de leur pays. Après de telles paroles, on ne pouvait plus combattre ; la capitulation en sortait comme une conséquence nécessaire.

Huit jours après en effet, le 27 octobre, le maréchal Bazaine capitula, mais sans obtenir pour l’armée la compensation que M. de Bismarck avait fait espérer. Au lieu de se retirer sur un point déterminé du territoire français et de garder une assemblée française, les soldats de Metz désarmés étaient envoyés en Allemagne comme prisonniers de guerre, sans qu’on les traitât autrement que les autres prisonniers français qui s’étaient rendus depuis le commencement de la campagne. A quoi donc avait servi cette obscure négociation entamée à Londres et à Versailles ? Qu’obtenait-on de plus pour les soldats et pour les officiers que les conditions qui avaient toujours été accordées par la Prusse après ses précédens succès ? Le seul résultat de toutes ces menées diplomatiques n’était-il pas d’énerver la résistance, et en épuisant les vivres de la place de réduire l’armée tout entière à la douloureuse alternative de capituler ou de mourir de faim ? On voit bien ce que les Prussiens