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pas ce qui se passe à dix lieues de distance. Si encore le moyen pouvait avoir quelque efficacité en dehors de ce qu’il a de peu pratique pour des reclus ! Mais il n’est pas bien certain qu’on ne rendît ainsi un dernier service à M. de Bismarck, et qu’on ne fît les affaires de l’ennemi sans rien ajouter à notre puissance d’action et de défense. La politique des expédiens révolutionnaires, cette politique dont la journée du 31 octobre a été la confuse et impuissante expression, ne ferait sans doute que précipiter les malheurs du pays.

Sait-on à quoi cela conduit ? À des surexcitations bientôt suivies de réactions inévitables, à toutes ces oscillations qui se manifestent sous la pression des événemens. Sous ce rapport, la journée du 31 octobre n’a point été assurément étrangère au progrès de ce malaise, qu’elle a au contraire rapidement développé en ravivant plus que jamais le sentiment d’une situation douloureuse. De là cette sorte de maladie de l’incertitude qui a éclaté dans certaines sphères, cette sorte de détente des esprits qui s’est produite. Il y a quelques jours encore, on s’efforçait de ne douter de rien, on en est venu bientôt à douter de tout ; on est passé des illusions sans mesure à un découragement presque sans retenue, et, comme si nos affaires n’étaient pas assez sombres, on s’est appliqué encore à les noircir. Pour certaines personnes, il n’y a plus eu d’autre ressource que la paix, et la paix la plus prompte possible, de sorte que le gouvernement, qui se trouvait, il y a quinze jours menacé parce qu’il était accusé de mettre trop de mollesse dans la guerre, de méditer des négociations et des suspensions d’armes, ce gouvernement s’est tout à coup trouvé accusé d’un autre côté de n’être pas assez pacifique, de mettre trop de raideur dans sa diplomatie, de n’avoir pas su saisir l’occasion qui s’offrait de laisser respirer un instant la France à l’abri d’un armistice. Ce malheureux gouvernement, on l’a poursuivi et on le poursuit incessamment de questions sur lesquelles il ne peut pas toujours s’expliquer. S’il répond, il s’expose à divulguer ce qu’il doit taire ; s’il ne dit rien, on interprète son silence avec mauvaise humeur. On alourdit la responsabilité déjà bien assez grande qui pèse sur lui en lui rendant la guerre aussi difficile que la paix. Que veut-on qu’il fasse ? Il ne peut pas plus assurer la victoire que donner la paix qu’on lui demande. Ce qui est simplement en son pouvoir et ce qui est dans son devoir, c’est de se garantir de toutes ces contradictions maladives qui conduisent à des faiblesses, de ne point laisser émousser dans ses mains cette arme de la défense nationale qui lui a été remise, de soutenir en un mot jusqu’au bout l’honneur de Paris. Le général Trochu résume lui-même aujourd’hui ce rôle du gouvernement dans une proclamation d’une dignité énergique, et en cela il représente la véritable opinion. L’armistice, qui a déjà échoué une fois, retrouverait-il des chances par l’intervention spontanée des puissances neutres qui l’avaient d’abord proposé ? C’est là ce que nous ne savons pas, c’est ce que le gouvernement ne sait pas