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même les plus hostiles, trop bien pensé de lui ? A considérer cette fatale insouciance, on serait tenté de le croire.

D’un bout à l’autre des Châtimens, cette lutte personnelle se poursuit. L’auteur se charge de la cause de la nation, de la république, de la liberté ; comme l’héroïne tragique, type éternel de la vengeance, il dit partout : « Moi seul, et c’est assez ! » Il s’est attribué la mission de châtier au nom de tous. Toutes les douleurs, tous les griefs disparaissent dans les siens. A Jersey, sur « la roche où il a ployé son aile, » il ne prend pour confident de ses colères que l’Océan, qui parle à son âme, qui voudrait le consoler. Il semble qu’il n’y ait dans la nature que la mer, le poète et celui qui est condamné par lui. Que dis-je ? il semble que la France entière soit résumée en lui. Personnalité gigantesque ! dira-t-on, culte offert par le dieu sur son propre autel ! Cela peut être vrai, et il y a longtemps que cette disposition lui a été reprochée : l’exil, la solitude, l’absence de tout mortel qui ne fût pas à sa dévotion, nouvelles circonstances qui ont concentré de plus en plus cet orgueil de l’isolement. Et cependant il y a une singulière beauté dans cette attitude d’un homme qui ne croit qu’en lui.

Personne n’est tombé tant qu’un seul est debout.
Le vieux sang des aïeux qui s’indigne et qui bout,
La vertu, la fierté, la justice, l’histoire,
Toute une nation avec toute sa gloire
Vit dans le dernier front qui ne vent pas plier.
Pour soutenir le temple, il suffit d’un pilier ;
Un Français, c’est la France ; un Romain contient Rome,
Et ce qui brise un peuple avorte aux pieds d’un homme.

Il combattra donc tout seul, et, pour remporter la victoire, il compte sur le feu de ses rimes. De son vers, il fera tour à tour une épée, une torche, un fer chaud ; les lignes que sa plume répand sur le papier seront des instrumens de supplice. De son poignet, « le poignet des poètes, » il prendra au collet son ennemi et renfermera « dans son livre expiatoire » comme en une geôle éternelle. La muse se fait gardienne de prison et « tient des registres d’écrou. » Aucune image n’est trop forte, aucun opprobre n’est assez profond pour rassasier sa fureur. Le poète deviendra dompteur d’animaux pour écraser le monstre :

O Dieu vivant, mon Dieu ! prêtez-moi votre force,
Et, moi qui ne suis rien, j’entrerai chez ce Corse
Et chez cet inhumain ;
Secouant mon vers sombre et plein de votre flamme,
J’entrerai là, Seigneur, la justice dans l’âme
Et le fouet à la main,
Et, retroussant ma manche ainsi qu’un belluaire,
Seul, terrible, des morts agitant le suaire,