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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/964

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conflits, de ces troubles, de ces crimes et surtout de ces inquiétudes pour l’avenir, comment ceux qui possédaient la terre auraient-ils pu poursuivre des améliorations agricoles qui exigent beaucoup de temps et d’argent ? On était rentré dans ce cercle vicieux d’où la malheureuse Irlande, malgré tant d’efforts, paraît ne pouvoir sortir. Le crime crée la défiance, et la défiance, engendrant la misère, provoque le crime. Le capital ne vient pas féconder le sol parce qu’il n’y a point de sécurité, et la sécurité fait défaut parce que le capital manque. La situation est surtout devenue très grave dans ces dernières années. Le fénianisme, qui n’est qu’une nuance particulière de l’esprit démagogique cosmopolite, caractérisée ici par une haine aveugle et féroce de tout ce qui est anglais, n’a guère trouvé d’adhérens que dans les villes et parmi les ouvriers ; mais l’hostilité contre les propriétaires et contre leurs droits a envahi les campagnes. Les prêtres catholiques, malgré les instructions de certains prélats, partagent ce sentiment, et l’excitent chez leurs ouailles. Les classes moyennes elles-mêmes n’y sont pas contraires. Des avocats en renom, des orateurs éloquens, des écrivains habiles l’exposent, le défendent, le justifient. D’autre part, l’abolition de l’église établie a profondément blessé les protestans et les conservateurs sans satisfaire les paysans, car ce qu’ils veulent, eux, c’est la possession de la terre. De ces sources diverses a surgi un mécontentement universel et formidable que l’Angleterre doit calmer sous peine de voir surgir un mouvement d’opposition qui ne demanderait rien moins que la séparation et l’indépendance. Ce qui accroît le danger, c’est que les Irlandais émigrés aux États-Unis y ravivent les anciennes haines contre l’Angleterre, poussent à la guerre, et en cas de lutte soulèveraient l’Irlande.

Maintenant que nous avons résumé l’enchaînement de circonstances qui à produit la situation actuelle de l’Irlande, essayons de préciser les maux dont elle souffre ; nous examinerons ensuite les remèdes qu’on y propose.

Voici une île dont le sol est doué d’une fertilité extraordinaire. Sous un climat humide, très favorable à la végétation, le lin, les herbes propres à nourrir le bétail, le trèfle surtout, emblème de la verte Erin, se développent admirablement. Elle a des ports nombreux et excellent ; elle est située sur la grande route des mers, entre l’Europe et l’Amérique, et à peu de distance des grandes houillères d’Angleterre. Elle est habitée par une population vive, intelligente, brave, apte à tous les travaux de l’esprit et du corps ; elle fait partie d’un pays qui marche à la tête de la civilisation et qui passe pour le plus libre et le mieux gouverné de la terre ; elle jouit maintenant des mêmes lois politiques et civiles. Comment se fait-il que cette contrée ait offert longtemps l’image de la plus extrême misère qu’ait