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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/89

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LA SOCIÉTÉ DE BERLIN.

Rahel ; même après la catastrophe d’Iéna, elle accueillit avec empressement le jeune Custine et le fils de Mme Campan. Elle se sentait plus à l’aise avec eux qu’avec la plupart de ses compatriotes. Les Allemands, qui n’ont jamais eu, à proprement parler, ce qu’on appelle une société, ne pèchent pas seulement par le laisser-aller, ils pèchent aussi par l’excès d’amitié. On ne comprend guère en Allemagne que les rapports d’intimité ou ceux de cérémonie ; on y a inventé une sorte de droit à la confiance et à la confidence qui touche de près à l’indiscrétion. Goethe en souffrit cruellement toute sa vie, et Rahel s’en plaignit souvent. Les charmantes relations de société qui tiennent le milieu entre les deux extrêmes et où il entre bien un peu d’indifférence, mais aussi un peu d’estime et beaucoup de désir de plaire, sont à peu près inconnues en Allemagne. C’est ce que Rahel avait trouvé à Paris et ce qu’elle appréciait infiniment. Aussi resta-t-elle toujours en bons termes avec Mme de Genlis et se lia vite avec Mme de Staël. Quand elle les vit à Berlin, la fille de Necker venait d’y établir son quartier-général dans la campagne d’exploration qu’elle faisait en Allemagne pour écrire son grand ouvrage. Elle allait beaucoup chez Rahel, et le vendredi recevait chez elle les beaux esprits qu’elle tourmentait de ses questions et de sa curiosité. « Ah ! soupira un jour Spalding, le philologue, fils du célèbre prédicateur, ah ! demain, un rude dîner m’attend ! J’y dois traduire un ouvrage que je ne comprends pas bien en une langue qui ne m’est pas familière. » Il s’agissait en effet d’expliquer â Mme de Staël la philosophie de Fichte. Elle y tenait si bien qu’après Spalding elle en tourmenta le prince Auguste, qui essaya de la décourager. « Oh ! j’y parviendrai, répondit-elle, n’ayez pas peur. » On comprend qu’on redoutât un peu ses soirées, où, de crainte de voir les hommes soit absorbés par la galanterie, soit parqués à part des femmes comme en un camp ennemi, elle n’invitait jamais plus de deux dames. Cette absence d’attraits féminins, jointe à l’obligation pour les uns de se servir d’une langue qu’ils ne parlaient pas couramment, pour les autres de toujours se tenir dans les hautes sphères de la philosophie, fit un tort considérable aux réceptions de Mme de Staël, et elle se plaignit fort des hommes du monde prussiens, qui feraient bien mieux de parler allemand que de parler le « français pour faire de mauvais calembours et des bons mots sans esprit. « Elle finit cependant par rencontrer un homme qui lui allait à merveille et qui réunissait le pédantisme le plus exquis à une très grande habitude du français. Elle s’en empara aussitôt pour ne plus le lâcher avant d’en avoir tiré tout ce dont elle avait besoin pour son livre. A. G. Schlegel prétexta une traduction de Shakspeare ; elle ne voulut pas comprendre pourquoi il ne pouvait pas la faire ailleurs qu’à Berlin. C’est qu’elle