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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/850

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violemment qu’il y était entré ; alors il apparaît comme une création originale, née spontanément des profondeurs du génie, et les spectateurs, ignorant son origine ou ne pouvant la reconnaître, s’écrient souvent : C’est l’idéal ! tandis qu’il n’y a là qu’une série de sensations transformées. Voilà le vrai réalisme dans l’art ; ce que l’artiste exprime, c’est la réalité qui a passé au travers de son être et y est devenue subjective, non la réalité froidement objective qui n’a pas accompli ce séjour ; c’est la matière nourrie de sa substance personnelle, non la matière nourrie des sèves de la terre. On peut encore exprimer le même phénomène d’une autre façon en disant que l’impression reçue par l’artiste a été si forte, qu’elle en a recréé l’objet qui l’avait causée ; mais que l’artiste, qui avait été passif lorsqu’il avait reçu l’impression, devenant actif lorsqu’il s’est agi de la renvoyer hors de lui, le spectacle extérieur a été reconstitué par les élémens tirés de sa personne même. La magie vénitienne, la magie de Rubens et de Rembrandt, n’ont pas d’autres secrets que ceux que nous venons d’expliquer ; mais ces secrets n’ont rien de commun avec les doctrines de l’idéalisme, et on ne pourra jamais exprimer par ce moyen qu’un certain ordre de pensées. Le paganisme d’un Titien, la magnificence aristocratique d’un Véronèse, le christianisme charnel et populaire d’un Rubens, le christianisme démocratique d’un Rembrandt, peuvent s’en accommoder, non le christianisme philosophique d’un Michel-Ange, le platonicisme d’un Raphaël, les rêves mystiques d’un Angelico de Fiesole, les conceptions sévères d’un Poussin et d’un Lesueur.


EMILE MONTEGUT.