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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/849

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leur a communiquée, du paroxysme d’enivrement auquel une âme bien douée, servie par des sens fins et riches, arrive facilement au milieu de la mouvante succession de phénomènes dont chacun lui laisse en passant une impression de beauté, de terreur, de pitié ou de respect. Tels sont les Vénitiens, les Flamands, Rembrandt, et dans la poésie Shakspeare et la plupart des poètes anglais. Certes voilà des hommes bien divers, et qui ont exprimé des choses bien différentes ; mais tous se ressemblent en ce sens que le point de départ de l’inspiration est le même pour tous, et ce point de départ, c’est, — je répète le mot, car je ne saurais en trouver un meilleur, — le choc violent des choses extérieures.

Il ne faut pas prendre ce mot de sensualisme dans une acception grossièrement littérale. Des pensées d’une haute portée peuvent être exprimées au moyen de ce système, et tout ce que le mot veut dire, c’est qu’ici la conception de l’artiste n’est qu’un résultat a posteriori d’impressions reçues. On a beaucoup parlé de réalisme dans notre temps, mais la véritable théorie du réalisme est encore à faire. Le réalisme, ce n’est pas la reproduction exacte de la réalité extérieure, c’est la sensation transformée, et cette expression mérite qu’on l’explique. La nature fait passer ses spectacles devant tels ou tels hommes doués de la sensibilité exceptionnelle et de l’âme passionnée qui constituent l’artiste, un Titien, un Véronèse, un Rubens, un Rembrandt, et alors se réalise à la lettre l’antique théorie de Démocrite et d’Épicure sur la formation des idées. Les choses, en rayonnant, envoient de tous côtés une partie d’elles-mêmes sous la forme de poussière atomistique, et chacun de ces atomes, quoique imperceptible, est un abrégé complet de la chose entière dont il émane ; par le chemin des yeux, ces atomes entrent dans l’âme, s’y logent, et y forment une réduction de l’objet lui-même. Chez la plupart des hommes, dont l’âme est distraite et dont les sens sont durs et fermés, ces images sont nécessairement languissantes, effacées, maladives ; il n’en est pas ainsi chez les très grands artistes : avec eux, le phénomène se double et se triple. Ces atomes qui s’échappent des choses, non-seulement ils les reçoivent avec transport, mais ils les aspirent avec frénésie, ils les font converger vers eux comme un faisceau de lumières vers un centre, jusqu’à ce que le microcosme intérieur soit un dédoublement vivant des choses contemplées. Le phénomène ne s’arrête point là : dans les fournaises ardentes de ces âmes, ces microcosmes sont promptement altérés d’essence spirituelle, ils s’échauffent et se fondent sous le feu des fièvres de l’artiste, ils s’alimentent du suc de son cerveau, ils pompent la sève de son cœur. Un jour enfin ce microcosme, entretenu de la substance même de l’artiste, s’échappe hors de lui aussi