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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/832

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avec le Pomerancio, qui a rempli de ses hideux spectacles l’église de Santo-Stefano-Rotondo, église dont nous ne parlerons pas au lecteur par l’excellente raison que nous avons refusé de la voir avec obstination, sachant de quelles peintures elle était épouvantablement embellie. Nous n’avons aucun goût pour les spectacles affreux, et, s’il faut dire toute notre pensée, nous tenons pour immoral de placer sous les yeux du peuple les images de la cruauté humaine. L’homme est ainsi fait que, loin de le corriger par le spectacle de la méchanceté, on lui en donne au contraire le goût, et je crains fort que des peintures pareilles à celles de Santo-Stefano, au lieu d’agir sur beaucoup de spectateurs par voie d’édification chrétienne, n’agissent par voie de dépravation. Ne montrez jamais le rouge au taureau, le sang au tigre, la cruauté à l’animal humain. L’inévitable résultat de semblables peintures est de jeter les nerfs du spectateur dans un état d’irritation fiévreuse qui est toujours malsain, parce qu’il porte au mal comme au bien ; cette irritation peut tourner, il est vrai, en indignation religieuse, mais sous cette forme même elle n’est pas sans danger : les êtres qui ne sont qu’instinct ne doivent pas être agacés, chatouillés, excités, même pour les meilleures causes. Or c’est aux êtres instinctifs, c’est-à-dire au peuple, que s’adressent surtout de pareilles peintures, et, circonstance à noter, il est remarquable que c’est à lui seul qu’elles plaisent.

Le plus grand peintre de la lumière qu’aurait eu l’Italie, si le Tasse n’avait pas écrit, le grand rival français de Poussin dans le paysage, Claude Lorrain, a laissé à Rome bon nombre de ces toiles merveilleuses où il a su éviter l’uniformité en peignant toujours le même spectacle, ces beaux soleils couchans exempts de crépuscule, où la lumière prend amoureusement congé du monde en pénétrant d’un fluide d’or toute l’étendue de l’air. Les couchers de soleil de Claude Lorrain sont une des choses qui m’ont le mieux permis de comprendre comment pouvait échapper à la monotonie ce bonheur des élus, qui, dissous au sein de l’absolue vérité, dissoute elle-même en eux, passeront l’éternité dans l’extase de ce qu’ils adorent. Les admirateurs de Claude trouveront au palais Doria et à l’académie de Saint-Luc quelques-unes de ses belles variations sur ce thème éternellement admirable, d’un l’on moins chaud que les nôtres en général, mais d’une nuance singulièrement fine et touchante. Le baiser de la lumière à l’air n’y a pas la même riche volupté, le fluide d’or en est plus blond, mais cette pâleur n’en est que plus attendrissante ; l’un d’eux surtout mériterait vraiment de porter le nom mélancolique de novissima verba de la lumière, celui de l’académie de Saint-Luc. Il se présente dans cette galerie flanqué de deux