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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/831

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Romain qui se nommait Gaspard Duguet ; pour faire honneur à ce dernier de sa parenté avec notre illustre artiste, les Romains l’appelèrent Gaspard Poussin, et ce nom devint par contraction le Guaspre. Ce Guaspre, qui suivit la voie ouverte par son beau-frère, remplit de ses toiles les galeries de Rome ; les palais Doria et Corsini en contiennent notamment un nombre considérable. Eh bien ! il n’a pu parvenir à rester dans le sentiment juste de la nature italienne ; il l’a artificialisée avec talent, et il a transformé le paysage historique en ravissantes décorations d’opéra. Ce fut une transformation, ou pour mieux dire une dégénérescence comparable à celle que subit du vivant même du Tasse le drame pastoral, italien. Au milieu des fêtes princières du XVe siècle, un genre nouveau était né, l’allégorie pastorale, la représentation des passions de la vie urbaine par le moyen des mœurs rustiques ; mais ce genre resta rudimentaire jusqu’au jour où un homme de génie s’en emparant en donna le modèle parfait. Dans son Aminta, le Tasse rapprocha de la nature ce genre ingénieux autant qu’il en pouvait être rapproché, et y fit entrer autant de simplicité et de sentimens naïfs qu’il en pouvait comporter. Néanmoins aux côtés mêmes du Tasse, presque au même moment, Guarini détruisait dans son Pastor fido le si délicat équilibre établi par le grand poète. Le Tasse avait compris que le drame pastoral ne pouvait être que la bucolique agrandie, Guarini le fit verser dans la comédie mélodramatique ; le Tasse avait déguisé la vie urbaine sous la simplicité champêtre, Guarini fit sentir le travestissement, la mascarade. Ainsi fit le Guaspre des paysages héroïques de Poussin ; il y chercha des moyens d’amuser l’esprit par des combinaisons et des associations ingénieuses, et il enfanta des œuvres artificielles qui sont de véritables féeries d’opéra. Dès le premier jour, le génie italien, poussé dans une voie nouvelle, revenait à ses tendances instinctives et échappait à la nature.

En dehors des paysages, le principal ouvrage de Nicolas Poussin à Rome est le Martyre de saint Erasme, de la galerie du Vatican [1]. Je confesse franchement que je n’aime point cette toile. Le sujet en est horrible. Des bourreaux d’aspect fort honnête s’occupent, avec une application tranquille, à dévider les entrailles du martyr : c’est le même odieux sujet qui a été traité par Zurbaran. Nous avons été vraiment affligé que notre Poussin, si noble, si élevé, se soit employé à représenter de semblables horreurs, et qu’il ait rivalisé

  1. Nous ne devons pas oublier la superbe copie que fit Nicolas Poussin de cette peinture antique connue sous le nom des Noces Aldobrandines et conservée a la bibliothèque du Vatican. Cette copie fait partie de la riche galerie Doria. Le gouvernement français devrait bien faire tous ses efforts pour acquérir cette toile et en doter notre École des beaux-arts.