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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/654

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REVUE DES DEUX MONDES.

cratie libre ? Ce mélange sur les mêmes bancs, cette alliance dans les mêmes jeux entre le fils du riche et celui du pauvre, ne sont-ils pas par eux-mêmes une éducation morale excellente, n’enseignent-ils pas aux enfans qu’ils sont tous égaux, ne forment-ils pas entre eux des liens d’amitié et de confraternité qui survivent à ces relations d’écoliers ? Voilà l’heureux résultat amené par le système de la gratuité relative, qui réunit dans la même école les élèves payans et les élèves gratuits. Que se passe-t-il au contraire là où règne le système de la gratuité absolue, — aux États-Unis par exemple et dans les grandes villes de France ? Les écoles gratuites deviennent des écoles de pauvres exclusivement fréquentées par les enfans des familles indigentes. Tout ce qui peut payer une rétribution scolaire se porte dans les écoles privées, et ainsi se forme dès les premières années entre les enfans des riches et les enfans des pauvres une distinction qui entretient la haine jalouse du prolétaire contre les classes aisées. La fausse honte qui empêcherait certaines familles de réclamer la gratuité de l’instruction pour leurs enfans, omis sur la liste du conseil municipal, se comprendrait, si cette gratuité n’était accordée qu’à un tout petit nombre de personnes signalées à l’attention de leurs concitoyens ; elle n’a aucune raison d’être aujourd’hui que la moitié de notre population scolaire est admise gratuitement à l’école.

Après avoir défendu le régime actuel et montré qu’il pouvait suffire à tous les besoins, il est permis de rechercher quels ont été les effets de la gratuité absolue de l’instruction dans les communes qui l’ont établie chez elles en vertu de l’article 36 de la loi du 15 mars 1850. Loin de produire les merveilleux résultats qu’on en attendait, cette réforme n’a fait qu’augmenter dans une proportion considérable le fléau le plus dangereux de l’instruction, — l’irrégularité dans la fréquentation des écoles. — C’est une chose bien connue que le paysan n’estime que ce qu’il paie. Quand il a donné ses 6, 8 ou 9 francs de rétribution scolaire, il veut, suivant une expression familière, en avoir pour son argent ; il tient alors la main à ce que son enfant aille à l’école. Au contraire, s’il ne paie pas directement l’instituteur, il est moins touché de l’utilité de ses leçons, et montre beaucoup moins d’empressement à les faire suivre par ses enfans. Un certain nombre de communes, après avoir employé une partie de leurs ressources à établir chez elles la gratuité absolue de l’instruction primaire, y ont renoncé après en avoir fait l’expérience. Ce n’est pas du reste là seulement où règne la gratuité absolue qu’on a remarqué cette indifférence des gens à qui on offre l’instruction pour rien ; dans les écoles où règne la semi-gratuité, il n’y a pas d’élèves plus irréguliers que ceux qui y sont admis gratuitement. Ce fait si grave résulte de l’enquête ordonnée en 1865