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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/52

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REVUE DES DEUX MONDES.

pandre les nouveaux bruits sur la naissance de la princesse. Avaient-ils, dans l’intimité qui s’était formée entre eux, imaginé de concert une fable qui leur permît bientôt de ne point se séparer et d’associer leur fortune ? Il serait permis de le croire, si la princesse n’eût été fort indifférente à l’amour et habituée à le faire servir à des desseins plus sérieux. On aurait lieu de penser plutôt que Domanski n’était ici que l’agent de Radzivil, et que celui-ci, selon la version adoptée par les historiens, avait inventé le rôle et trouvé l’actrice dans l’intérêt de sa politique ; mais comment Radzivil, qui n’avait jamais vu la princesse, aurait-il conçu pareille pensée ? Celle-ci n’avait d’ailleurs nul besoin qu’on lui suggérât ses plans. Elle savait qu’une fable n’est pas facilement soutenue par plusieurs personnes, si la plupart d’entre elles ne sont convaincues, et que, pour agir avec une énergie persévérante, il faut en général que les hommes s’abusent de bonne foi. Aussi jamais aucun de ceux qui vivaient autour d’elle, sauf peut-être le baron de Schenk, dont elle était parvenue à se défaire, n’avait-il reçu la confidence de ses projets ; si elle s’était dévoilée au prince de Limbourg, c’est qu’assurée d’avoir sur son esprit un empire sans bornes, elle voulait lui imposer une complicité qu’il n’aurait pas la force de repousser. Du moment qu’elle avait entrevu la possibilité de tirer parti de la passion de Domanski, elle avait achevé de le subjuguer par le témoignage de ses sympathies pour la cause polonaise, en faisant briller à ses yeux des espérances qui flattaient sa haine pour Catherine II et l’ardeur de son patriotisme. Peut-être était-ce à l’improviste que lui était venue l’idée de se donner à Domanski pour la princesse Tarakanov, légitime héritière du trône de Russie. Elle avait retenu de ses conversations avec Oginski beaucoup de particularités sur l’histoire intime de la cour impériale ; si elle eut alors trouvé en lui un homme moins expérimenté, un esprit plus enclin à se prêter à quelque tentative hasardeuse, qui sait si elle n’eût pas entrepris de le tromper le premier ? Elle avait affaire maintenant à un jeune homme enivré par la passion, désarmé contre les illusions, impatient d’agir, prêt à tout oser pour la femme qu’il aimait et pour sa patrie, de plus au courant d’une foule de détails sur la Russie et sur la famille impériale dont la princesse faisait son profit et enrichissait son roman. Par l’avidité avec laquelle il avait reçu ses révélations, elle pouvait juger de la prise qu’elles auraient sur ses compatriotes, disposés par le malheur à s’attacher à toutes les chimères. Elle était sûre de se faire tout d’abord parmi eux un parti.

Les circonstances politiques semblaient d’ailleurs justifier tous les rêves. La Russie, peu sensible aux bienfaits d’une civilisation tyranniquement imposée, s’agitait sous la main de Catherine. De