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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/49

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LA PRINCESSE TARAKANOV.

— D’ailleurs, reprit-elle après un instant de silence, sachez-le, je suis la victime du sort depuis ma naissance. Que serais-je devenue, que deviendrais-je encore, délaissée de tous, au milieu d’un monde ennemi où le destin m’a jetée sans défense, si je ne m’étais armée contre les chances de la vie de courage et d’audace ? Vous me demandez la vérité. Vous ne la croiriez pas, si je vous la disais tout entière. Qu’est-ce que la vérité ? Qu’est-ce que le mensonge ? Dans l’étrange comédie que nous sommes condamnés à jouer et où nous ne choisissons pas notre rôle, dites-moi si vous êtes capable de distinguer les masques des visages ? Chacun s’abuse et abuse les autres. Tous mentent, mais les uns mentent sans suite et se perdent, les autres entendent dominer l’avenir ; ils mentent, si vous voulez, mais avec système, et c’est parmi ceux-ci que je veux être. Condamnez-moi, faites-moi, si vous l’osez, un crime de vous aimer et de vouloir, en me sauvant, vous sauver vous-même avec moi.

Cet aveu, qu’on pourrait prendre pour une témérité inexplicable, était dans sa pensée profondément calculé. Il ne lui suffisait plus d’avoir le prince à ses pieds et d’être la maîtresse absolue de ses volontés ; elle prétendait écarter toute crainte pour l’avenir, et l’asservir plus complètement encore en se faisant de lui un complice sans l’initier à ses projets et sans lui révéler la vérité sur sa naissance, que probablement elle ignorait elle-même. Elle ne s’était pas trompée ; il paraissait maintenant ensorcelé. Dans ses lettres, il parlait avec épouvante du système mais il s’y prêtait sans résistance ; bien plus, il aidait la princesse à étayer l’édifice d’inventions qu’elle avait élevé ; il conspirait avec elle contre son ami Hornstein, il lui apprenait à le tenir par la cupidité, et il lui en fournissait les moyens. Au contraire, à mesure que le prince lui appartenait davantage, elle semblait le traiter avec une indifférence plus marquée. Était-elle arrivée à ne sentir que du mépris pour une proie trop facile ? Le prince, entièrement ruiné par la perte de son procès contre le roi de Prusse, ne lui paraissait-il plus un parti assez brillant ? L’inégalité de son humeur, cette passion grondeuse sujette à des accès de révolte qu’il fallait sans cesse comprimer, commençaient-elles à la fatiguer, ou bien enfin nourrissait-elle maintenant d’autres pensées ? Le fait est qu’elle ne parlait plus de mariage, et semblait prendre sans regret son parti d’un ajournement indéfini.

On était à la fin de 1773. La princesse venait de s’établir au château d’Oberstein. Vers cette époque, de nouveaux bruits se répandirent tout à coup à son sujet. Ce n’était plus une aventurière, les titres qu’elle portait lui appartenaient réellement, et lui avaient été donnés pour cacher le secret de sa naissance ; elle n’était autre que la princesse Tarakanov, fille de l’impératrice Élisabeth de Russie.