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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/48

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REVUE DES DEUX MONDES.

çait à s’exprimer en termes plus hardis sur le compte de la dame d’Azof. Dès la première visite que le prince lui avait faite à Francfort avec son grand-maréchal, on avait essayé de le mettre en garde contre cette personne suspecte. Hornstein avait recueilli de son côté plus d’un indice inquiétant, et il avait fidèlement transmis au prince ce qu’il apprenait. Celui-ci avait longtemps dédaigné tout cela ; mais aujourd’hui, accablé de dettes, sans argent et sans crédit, il allait bientôt se trouver dans un état de détresse dont l’approche ouvrait insensiblement son cœur à la défiance. Cependant il résistait encore ; un jour, à la chasse, un piqueur qu’il honorait de ses bonnes grâces ayant cru lui faire sa cour en parlant avec indignation des médisances qui couraient sur le compte de la princesse, pour toute réponse il l’avait frappé avec la crosse de son fusil. Ce propos n’en avait pas moins fait impression sur son esprit. Enfin il lui arriva de Francfort une lettre dans laquelle on lui peignait la princesse sous les plus fâcheuses couleurs ; on parlait des aventures qu’elle avait eues et des dupes qu’elle avait faites à Berlin, à Londres, à Paris. Ce fut le dernier coup. Il courut à Neusess ; sans demander et sans attendre aucune explication, il se mit à l’accabler des reproches les plus vifs, auxquels il mêlait d’une façon bizarre mille protestations. Elle l’écouta jusqu’au bout avec une tranquillité méprisante ; puis elle répondit qu’elle avait toujours dû s’attendre à pareil traitement de la part d’un homme aussi facile à tromper, le jouet de ses faux amis, misérablement esclave de l’opinion des ignorans, et d’une voix attendrie par l’émotion elle ajouta qu’elle avait pitié de sa faiblesse, que pour elle, à jamais perdue, puisqu’elle ne tarderait pas à être mère, sûre de se voir repoussée par les siens et sans espoir de recouvrer les biens de sa famille, elle acceptait la pauvreté et n’éprouvait qu’un regret, c’est que l’abandon du prince la mît dans l’impossibilité d’acquitter, en l’enrichissant, la dette qu’elle avait contractée. La révélation inattendue de cette grossesse, qui était d’ailleurs une fiction, avait suffi pour jeter le prince dans un trouble extrême. À peine eut-elle fini qu’il s’empressa de confesser sa crédulité et d’implorer son pardon. — Elle savait bien qu’il l’aimait et qu’il l’aimerait toujours, fût-elle pauvre, sans naissance, coupable même ; pourquoi l’avait-elle trompé ?

— Et qui vous dit que je vous trompe ? Voilà cinq mois que je laisse cruellement languir le baron Embs dans la prison de Francfort, n’est-il pas juste qu’il m’accuse pour se venger ? Vous étonnerez-vous de la haine publique qui me poursuit, et que ma honte autorise ?

C’était la première fois qu’elle parlait du baron Embs, et sans doute elle ne se souciait guère qu’il fût mis en liberté.