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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/47

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LA PRINCESSE TARAKANOV.

tion immédiate, définitive, ou du moins elle voulait s’éloigner pour quelques mois afin de lui donner le temps de consulter son cœur. Le prince s’irritait de ces soupçons injustes ; il les repoussait en s’abandonnant tour à tour, comme un enfant, aux protestations les plus ardentes et aux plus folles colères. Les accès de profond désespoir qui succédaient à ces colères donnaient à la princesse la mesure de l’empire qu’elle exerçait sur cette faible nature, mais ne la rassuraient point, tant que son mariage dépendrait d’une condition qu’elle ne pouvait remplir, et dont il lui importait par-dessus tout d’être dispensée. Elle recourait alors aux tentations de l’intérêt. L’impératrice de Russie ne pouvait se refuser à reconnaître ses droits incontestables et à la mettre bientôt en possession de la principauté de Voldomir ; la seule chose à craindre était que, tant que durerait la guerre avec la Turquie, elle ne pût s’occuper de cette affaire, et combien de temps la paix se ferait-elle attendre ? Elle savait bien qu’une circonstance accélérerait infailliblement la décision, — elle voulait dire son mariage avec le prince, — mais il n’était pas de sa dignité de la provoquer, ni même d’y consentir jusqu’à ce que sa situation fût ce qu’elle devait être un jour. Elle annonçait le projet de se rendre à Saint-Pétersbourg, où sa présence préviendrait au moins l’impératrice en sa faveur ; avant de partir, elle voulait assurer au prince la disposition d’une partie de sa fortune, et elle lui présentait une lettre de change toute préparée sur un banquier imaginaire. La seule idée de cet éloignement momentané le désolait, son cœur ne tenait pas contre un tel excès de dévoûment ; il n’était alors extravagances auxquelles il ne se livrât, il se déclarait décidé à rompre avec le monde, il parlait d’entrer en profession, si elle s’éloignait, ne fût-ce que pour peu de temps. Il souscrivait d’avance à tout ce qu’elle voudrait, pourvu qu’elle obtînt l’assentiment de son ami Hornstein. Il demandait seulement que, pour être plus complètement à lui et pour qu’il n’existât plus entre eux l’ombre d’une séparation possible, elle se fît catholique.

Cette concession coûtait fort peu à sa conscience, et sans doute elle se réservait d’y consentir aussitôt qu’elle ne verrait plus d’autre obstacle à son mariage avec le prince que la différence de religion. Lorsque Hornstein venait à Neusess, elle ne se refusait jamais aux longues conversations théologiques qu’il aimait à provoquer, et dont il remportait invariablement tout l’honneur. Toutefois elle avait au plus haut degré l’art de ménager ses ressources : le changement de religion en était une dont elle ne voulait pas user sans être parfaitement sûre d’en recueillir le fruit, et elle continuait d’opposer aux instances du prince des scrupules qui allaient peu à peu s’affaiblissant. L’opinion du pays, émue de cette liaison publique, commen-