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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/311

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l’interprète, et je vous félicite sincèrement sur la manière avec laquelle vous avez exécuté les ordres de sa majesté. Les suites, ainsi que vous le remarquez, doivent en être bien glorieuses pour sa majesté, puisque toute l’Europe verra la protection qu’elle a donnée aux lois et aux libertés de la Pologne, et que c’est cette protection qui a su arrêter les violences des ennemis de la république et y rétablir, sinon l’ordre, au moins la tranquillité pour quelque temps [1]. »

L’année 1754 se termina au milieu de ces effusions réciproques, et chaque jour vint attester le crédit croissant de l’ambassadeur. Le brave Mokranowski reçut tout ensemble du roi de Pologne une importante starostie et du roi de France le grade si longtemps désiré d’officier-général. Aux fêtes de la nouvelle année, toutes les princesses se disputaient l’honneur de danser avec le comte de Broglie, et la princesse électorale en particulier, outre la contredanse d’étiquette, réclama pour elle une allemande. Dans les cours étrangères même, le bruit du triomphe remporté par la France à Varsovie avait un grand retentissement. « Ce qui se passe où vous êtes, écrivait de Vienne le marquis d’Aubeterre, ambassadeur de France, à son collègue, fixe l’attention de tout le monde... On voit que le parti russe est absolument abattu en Pologne. Cet événement est fort intéressant pour la France, à qui il importe entièrement de contenir la Moscovie, dont le système favori est de se mêler de toutes les affaires de l’Europe, et qui ne cherche qu’à y créer des troubles [2]. »

Une seule voix dans ce concert paraissait froide et silencieuse. Qui le croirait? c’était celle du confident pour qui seul pourtant le comte de Broglie avait entrepris cette pénible et heureuse campagne. Le prince de Conti ne contestait pas que le comte de Broglie s’était merveilleusement bien conduit dans les diètes, et il avouait que jamais la France n’avait joui en Pologne d’une pareille considération ; mais il demandait avec une nuance d’humeur s’il n’eût pas mieux valu que « les choses eussent tourné aussi heureusement sans que la cour de Saxe s’en fût mêlée? » Évidemment la réconciliation des patriotes polonais avec la maison de Saxe lui donnait à penser. Une fois engagée, qui pouvait dire où cette intimité les conduirait, et si, en cas d’élection, ils ne se dégoûteraient pas d’aller chercher un candidat éloigné quand ils trouveraient près d’eux une famille rattachée à leurs intérêts? Et l’ambassadeur lui-même, comment allait-il faire pour concilier son amitié récente

  1. M. Rouillé au comte de Broglie, 16 décembre 1754. (Correspondance officielle, ministère des affaires étrangères.)
  2. Le marquis d’Aubeterre au comte de Broglie, Vienne 24 novembre 1754. (Correspondance officielle, ministère des affaires étrangères.)