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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/310

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sans coup férir et pourtant avec les honneurs de la guerre. Les patriotes, transportés de ce retour inespéré de la fortune, lui en rapportaient tout haut leur reconnaissance, et portaient aux nues son habileté. La cour de Saxe, brouillée tout d’un coup avec ses soutiens habituels et obligée de changer de batteries sur place, dut recourir à ses conseils pour opérer cette manœuvre sans trop de désagrément ni d’humiliation. Il était devenu ainsi en un jour l’arbitre de la situation et pleinement maître de ce terrain si glissant encore la veille. Plus de nuage nulle part, ni à Dresde, où il pouvait désormais protéger ses amis à visage découvert, ni à Versailles, où la bienveillance de la cour de Saxe allait dissiper les soupçons de la dauphine et du ministre. La joie de ce résultat imprévu se trahit dans ses dépêches, où il ne put cette fois s’empêcher de se vanter un peu.

« Personne, écrivait-il, ne peut ignorer la part que la France a eue à cette étonnante révolution. Le parti patriotique sent que c’est au secours et à la protection du roi qu’il doit l’avantage qu’il remporte sur ses adversaires. On sera convaincu en même temps que la Russie, malgré le désir qu’elle a de dominer en Pologne, est obligée de reconnaître que le ministre de France ne s’occupe dans ce royaume qu’à concilier les esprits, bien loin d’éloigner personne de l’attachement qui est dû au roi. Enfin on verra que, lorsque la France juge qu’il est temps de paraître, ce ne saurait être infructueusement envers le parti qu’elle protège, et que ses démarches sont capables d’en imposer non-seulement à des particuliers, mais même à toutes les puissances de l’Europe... Ce n’a pas été sans de grandes difficultés que je suis parvenu à accomplir à cet égard les intentions de sa majesté, puisqu’il me fallait en même temps donner de l’existence à un parti qui n’en avait d’autre que l’intérêt que la France prenait à sa cause, l’encourager sans trop l’animer, et profiter enfin de toutes les circonstances qui pouvaient lui donner l’avantage sur ses adversaires. Je dois avouer que, malgré toutes les espérances que j’avais conçues depuis quelque temps, jamais je n’aurais osé croire que le succès répondît aussi complètement aux peines que je me suis données [1]. »

Le ministre à son tour répondait par une félicitation sans réserve sur un succès qui avait à ses yeux l’avantage de n’avoir pas plus coûté d’argent que de courage. « Le conseil de sa majesté a donné de justes éloges à la conduite prudente que vous avez tenue dans une affaire aussi délicate et où vous étiez environné de tant d’écueils. J’ai, je vous assure, monsieur, un plaisir bien sensible d’en être

  1. Le comte de Broglie à M. de Rouillé, 3 novembre 1754. (Correspondance officielle, ministère des affaires étrangères.)