Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/302

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


la considération qu’il s’attire par la façon dont il vit, ce qui ne lui en a pas souvent procuré [1]

Tout s’arrangea cette fois encore, grâce à l’intervention du prince de Conti. Il fut convenu que, pour sauver aux yeux du ministre l’honneur de la royauté, M. de Saint-Contest serait chargé de laver officiellement la tête au comte de Broglie, que celui-ci ne se gendarmerait pas, et qu’il ferait des excuses, après quoi le roi pourrait avoir égard à sa demande. Le protocole fut exécuté de point en point. M. de Saint-Contest fit savoir au comte que le roi, ne voulant pas accroître son traitement, ne voyait pas d’inconvénient à ce qu’il réduisît sa dépense, et le même jour le comte reçut, par le prince de Conti, 5,000 ducats sur la cassette du roi pour l’aider à entretenir le train de maison que le ministre lui commandait de restreindre [2].

Aux exigences pécuniaires succédaient des débats d’étiquette, nouvelle occasion pour l’humeur intraitable de l’ambassadeur d’exciter à la fois l’impatience et les soupçons de son ministre. Ce fut, entre autres, une véritable scène faite quasi publiquement à la princesse électorale de Saxe, chez elle-même, dans un bal qu’elle donnait au prince héréditaire de Modène, en passage à Dresde. Cette princesse, d’un esprit vif et altier, avait promptement reconnu dans le comte de Broglie l’ennemi de sa maison et l’adversaire de ses prétentions futures. Elle le traitait avec une froideur marquée, et ce soir-là en particulier, prétextant son état de grossesse avancée, elle déclara qu’elle ne danserait pas, pour se dispenser d’ouvrir le bal avec lui, comme c’était, même en présence d’un prince, le droit de l’ambassadeur de France. Peu d’instans après, il la vit qui dansait avec le prince de Modène : il s’approcha de manière à se trouver juste en face d’elle au moment où elle venait se rasseoir. « Vous me voyez toute hors d’haleine, lui dit la princesse avec une nuance d’embarras. — Cela n’est pas surprenant, répondit le comte, votre altesse ayant fait l’imprudence de danser dans l’état où elle est. — Cela ne m’empêchera pas pourtant, reprit la princesse, quand je serai un peu reposée, de danser une contredanse avec vous. — Je ne suis pas tenté de danser, » répliqua le comte sèchement, et, prenant son épée et son manchon, il gagna la porte sans rien dire. Le lendemain, l’émoi était au comble au palais. La princesse versait des larmes de dépit de l’affront qu’elle avait subi, et le comte de Brühl, pour la consoler, lui promettait qu’il allait faire rappeler de Dresde celui qui l’avait insultée. Nouvelles lettres et nouvelles plaintes adressées par la cour de Saxe à celle de France, et nouveau recours du comte au prince de Conti. « J’espère que le

  1. Le comte de Broglie au prince de Conti, 13 mai 1754. (Correspondance secrète, ministère des affaires étrangères.)
  2. Conti à Broglie, Ibid., 22 mai 1753. — Broglie à Conti, 1er janvier 1754.