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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/269

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autant de peine et d’argent perdus, et que le mieux était de l’abandonner à son mauvais sort sans en prendre souci davantage. Ce n’est pas la première fois que, pour masquer son découragement ou son impuissance, la politique a raisonné comme le renard de La Fontaine. Le silence de Voltaire, très mêlé aux affaires diplomatiques de son temps, ayant plus encore la prétention de l’être, est à lui seul un indice de cette indifférence affectée.

Quoi qu’il en soit, telles étaient, à la cour comme à la ville, les dispositions générales, lorsque, quelque temps avant la conclusion de la paix, plusieurs gentilshommes polonais vinrent à Paris, envoyés en mission secrète par leurs compatriotes. Ils appartenaient aux familles anciennement en relation avec la France, à celles qui avaient appuyé, soixante ans auparavant, le dernier prince de Conti dans l’expédition malheureuse que je viens de rappeler; ils étaient restés en rapports bienveillans avec cette branche cadette de la maison royale. Le héros de cette triste équipée était mort lui-même depuis longues années ; mais son petit-fils avait hérité de son titre et de ses dignités. Ce fut au Temple, demeure du nouveau prince, que les envoyés se rendirent, et, admis en sa présence, ils lui représentèrent que le déclin prématuré de la santé de l’électeur-roi, Auguste III, faisait pressentir à tout le monde en Pologne une vacance prochaine du trône, qu’à cette époque une vive réaction éclaterait contre la famille de Saxe et d’odieux favoris auxquels elle s’était entièrement livrée, et rendrait impossible de faire passer la couronne, comme les Saxons l’espéraient, sur la tête d’un des fils du roi, que dès lors le moment serait favorable pour lui, s’il avait l’ambition de reprendre le dessein paternel, à la condition de s’y préparer un peu d’avance, et que le fils, au moment de l’action, fît preuve d’un peu plus d’ardeur et de décision que le père n’en avait montré.

L’intelligence et la valeur étaient des qualités héréditaires dans la maison de Conti. Le frère et le neveu du grand Condé avaient été doués à un rare degré du mélange de ces qualités heureuses, comme l’attestent les brillans portraits que Saint-Simon nous a laissés d’eux. Leur successeur était digne de leur race. Dès sa jeunesse, François de Conti avait fait preuve à la guerre d’une capacité brillante. Une victoire remportée à vingt-sept ans à Coni, en Italie, l’avait fait comparer au héros de Sens et de Rocroi. Comme son oncle également, il excellait dans le maniement de la parole. Son éloquence facile, son esprit ouvert aux affaires, avaient fait souvent la surprise et le charme du parlement. Il jugeait bien des affaires publiques, s’entendait au bel esprit; il était d’un commerce aussi agréable que sûr, et tenait au Temple une maison ouverte, fort goû-