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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/260

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REVUE DES DEUX MONDES.

La politique de l’Europe n’est point aujourd’hui aux grandes affaires et aux grandes préoccupations, elle est partout d’une placidité qui contraste avec nos agitations ; mais elle peut être traversée par d’étranges incidens, et la parole est en ce moment aux peuples qui ont moins des affaires que des aventures, chez qui les politiques de grands chemins se mêlent de créer des embarras aux gouvernemens. La Grèce, pour une de ces aventures, est peut-être sur le point d’être un peu secouée par l’Angleterre, qui n’entend pas raillerie lorsqu’il s’agit de la protection des citoyens de l’empire britannique. Non, décidément ce n’est pas tous les jours une partie de plaisir de se promener en Grèce, et le prestige de tous ces noms d’Athènes, de Marathon, du Pentélique, de Mégare, n’est qu’une dérision de plus, lorsqu’un passé fameux vient aboutir à des scènes de brigands, lorsque le ciel de l’Attique ne s’illumine que pour éclairer le massacre de quelques touristes étrangers.

C’est une triste histoire d’hier. Il y a quelques jours à peine, une petite caravane s’était formée à Athènes pour aller visiter le champ de bataille de Marathon. Elle se composait de lord et lady Muncaster, M. Herbert, secrétaire de la légation britannique en Grèce, M. et Mme Lloyd, M. F. Vyner, beau-frère de lord Grey et Ripon, ministre dans le cabinet actuel de Londres, le comte de Boyl, secrétaire de la légation italienne, plus un interprète. Le voyage à Marathon se passa fort bien ; mais au retour il n’en fut point de même. On traversait en voiture un bois épais, lorsque deux coups de feu abattirent deux gendarmes, et aussitôt plus de vingt brigands se jetaient sur les voyageurs, qu’ils emmenèrent à travers la montagne du Pentélique. Les brigands grecs ne travaillent pas seulement pour la gloire ; après avoir mis la main sur des otages dont ils connaissaient parfaitement la qualité, ils entendaient bien en tirer profit. Une étrange négociation s’ouvrit entre eux et ces malheureux touristes, traînés à travers monts et ravins. Après bien des pourparlers, les bandits daignèrent se contenter de mettre la vie des prisonniers au prix d’une somme de 25,000 livres sterling et d’une amnistie du gouvernement. Ils renvoyèrent d’abord lady Muncaster et Mme Lloyd pour aller porter ces conditions ; puis ce ne fut pas assez : lord Muncaster lui-même, relâché sur parole, put se rendre à Athènes, où cette effroyable aventure causait naturellement une profonde émotion. Le ministre d’Angleterre, M. Erskine, multipliait ses efforts pour arracher leur proie aux bandits. Trouver la rançon demandée n’était pas le plus difficile, quoique les brigands, en bons financiers, dédaigneux du papier-monnaie grec, exigeassent du bon or anglais ; la somme fut trouvée. L’amnistie offrait plus de difficulté. C’était cruel, il faut l’avouer, pour un gouvernement, fût-ce le gouvernement grec, d’avoir l’air de traiter avec de pareils malandrins et de subir leurs conditions. On obtenait tout au moins du général Soutzo, ministre de la guerre, qu’il