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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/224

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REVUE DES DEUX MONDES.

La race anglo-saxonne forme à Yokohama, comme dans tout l’extrême Orient, le fond de la population étrangère ; aussi les occupations et amusemens de la vie journalière sont-ils, sous beaucoup de rapports, conformes aux habitudes britanniques : on mange et on boit à l’anglaise, on se réunit dans des clubs, on joue au cricket, et l’on place la promenade ou la course à cheval au-dessus de toute autre récréation. Presque tous les résidens de Yokohama possèdent un ou plusieurs poneys, presque tous savent monter à cheval, et si beaucoup d’entre eux ne sont pas des cavaliers accomplis, au moins sont-ils endurcis à la fatigue, et ne craignent-ils ni les mauvais chemins ni les longues traites. Toute la communauté se réunit régulièrement cinq ou six fois l’année au champ de courses, et presque chaque jour on y rencontre une joyeuse compagnie de jeunes sportsmen se rendant à un steeple-chase, assistant à un match, ou revenant simplement de la promenade ordinaire qu’ils font dans le voisinage de Yokohama.

Les jours de départ des malles de l’Europe et de l’Amérique obligent la plupart des colons à un travail multiple et fatigant. Le lendemain, beaucoup d’entre eux prennent des vacances. Si le temps est beau, ces jours de liberté sont invariablement consacrés à une longue excursion à cheval. On se réunit par groupes de trois ou quatre, on expédie d’avance des vivres aux endroits où l’on veut faire halte, et l’on part de grand matin pour revenir dans la soirée, après avoir passé la journée presque entière à cheval. Ces promenades ont un charme qu’il serait difficile de retrouver autre part qu’au Japon. Le pays est parfaitement beau, et offre une variété d’aspects infinie : on traverse des plaines admirablement cultivées, on franchit des collines boisées où l’on trouve en été la fraîcheur à l’ombre de grands arbres, et d’où l’on découvre la mer, les monts de Hakkoni et Fouzi-Yama, « la montagne sans pareille. » Qu’on aille au pas ou au trot, les bettos (garçons d’écurie) se tiennent à la tête des chevaux. Presque entièrement nus, les membres secs et nerveux curieusement tatoués, ces hommes semblent ne pas connaître la fatigue : ils courent à grands sauts, ils poussent des cris pour s’exciter entre eux ou pour attirer l’attention des chevaux sur les irrégularités de la route, et pourvu qu’on leur laisse le temps de fumer une pipe par-ci, de boire par-là une coupe de sakki (eau-de-vie de riz), ils luttent de persévérance avec les meilleurs chevaux du pays. Si la course est trop longue ou trop rapide, ils s’accrochent à l’arrière de la selle, suivant à grands bonds l’allure du cheval ; mais de manière ou d’autre, et sans que l’on ait besoin de s’occuper d’eux, ils s’arrangent pour arriver à la halte en même temps que leurs maîtres. Lorsque ces cavalcades d’étrangers traversent des villages de pêcheurs ou de laboureurs, elles n’ont d’autres précau-