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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/205

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LA MENDICITÉ DANS PARIS.

niquet[1]. À y regarder de près, il n’y a guère d’existence plus misérable que celle de ces pauvres êtres. Au point de vue moral, on devine quelle pernicieuse influence doit exercer l’espèce de vagabondage permanent auquel ils sont condamnés ; lorsque dès l’enfance on apprend à tout devoir à la charité publique, il y a bien des chances pour qu’on ne soit jamais qu’un coquin. À vivre de hasards, sous le soleil et la pluie, à prendre les mœurs, sinon les habitudes, des rebuts les plus immondes de notre civilisation, on s’étiole vite, et la santé est promptement détruite. Aussi, d’après des calculs sérieux établis par une autorité italienne compétente, on peut affirmer que sur 100 enfans émigrés 20 reviennent au pays, 30 s’établissent à l’étranger, et 50 meurent de misère et de privations.

C’est le matin avant l’heure du lever qu’il faut les surprendre dans les garnis qu’ils habitent. Ils ont des quartiers de prédilection : la rue Simon-le-Franc, la rue de la Clé, la rue des Boulangers, la place Saint-Victor ; une vieille tradition les y ramène sans cesse, ils s’y assemblent, ou, pour mieux dire, s’y amassent : 5, 6, quelquefois 7 lits dans une même chambre ; dans chaque lit 3, 4, 5, parfois 6 enfans. Lorsqu’on entre à l’improviste dans ces singuliers dortoirs, on est tout surpris de voir surgir des têtes de partout. En effet, il y a un traversin à chaque extrémité du lit ; les enfans couchent tête-bêche et tout nus, selon la coutume italienne. Aux murs, au plafond sont pendues les harpes, qui, entre leurs mains, sont plutôt un prétexte qu’un instrument ; sur des planches reposent quelques hardes de rechange et des sacs de grosse toile contenant les pâtes expédiées ou apportées d’Italie. Lorsque j’ai pénétré dans un de ces bouges dont l’odeur inexprimable vous saisit à la gorge comme une fumée de mauvais aloi, la recette de la veille, déjà comptée et divisée, n’avait point encore été encaissée[2]. Des piles de monnaie de bronze, de hauteur inégale, s’alignaient sur une commode ; 11 tas différens correspondaient à 11 enfans ; l’écart était relativement considérable, car il variait entre 32 sous et 3 francs 15 centimes. Tout appartient au patron, qui doit nourrir, habiller et loger l’enfant. En voyant ces petits malheureux traîner dans nos rues des guenilles empruntées à de vieux uniformes de collégiens, on peut

  1. Le rapport italien (13 juin 1866) dit : Il (padrone) quale ebbe l’atroce corraggio di tenerlo legato con una corda d’arpa per quatro giorni et quatro notti sotto il propio letto ; la corda era stretta con una chiave. — Le patron fut condamné à quatre mois de prison par défaut.
  2. C’est une femme bien connue dans le quartier Saint-Victor qui est le banquier des patrons italiens. Elle reçoit l’argent en dépôt et ne sert jamais d’intérêt. Elle a ainsi parfois plus de 60,000 fr. en caisse ; avec ce capital, elle fait de gros placemens à très courtes échéances, et a su, par ce moyen, amasser une fortune qui, dit-on, n’est pas médiocre.