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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/198

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REVUE DES DEUX MONDES.

Celui-là n’était pas le seul à tirer bon profit de son infirmité, car je lis dans un rapport du 17 septembre 1853 : « Quelques aveugles viennent à Paris pendant la belle saison, et retournent avec des ressources passer l’hiver en famille. »

Ceux dont je viens de parler ont une excuse qu’ils peuvent, au besoin, faire valoir : ils sont invalides et infirmes. Aussi, quoique la mendicité soit en principe interdite à Paris, on n’ouvre pas trop les yeux, et souvent même on les ferme tout à fait. Le monde des mendians est du reste assez difficile à manier et volontiers récalcitrant, ne faisant jamais à la force un appel dont ils connaissent d’avance toute l’inanité, mais cherchant presque toujours, par des doléances et des jérémiades, à provoquer l’intervention du public, lorsque les inspecteurs apparaissent. Quand ces quémandeurs ne peuvent gagner au pied, ils se laissent tomber à terre, pris d’une insurmontable faiblesse ; si on parvient à les relever, ils ne marchent plus, ils se traînent, et la foule s’amasse ; émue de pitié pour une si manifeste infortune, elle interpelle les agens, leur reproche leur barbarie, et jette force petite monnaie au malheureux que l’on entraîne. C’est autant de gagné pour adoucir les jours de captivité qui vont suivre. Il faut donc que le flagrant délit soit bien constaté pour qu’on se résigne à les arrêter dans un lieu public, à courir les chances d’occasionner un rassemblement qui pourrait ne pas témoigner une sympathie excessive à des sergens de ville faisant leur devoir. Les moins à plaindre sont ceux qui, munis d’une autorisation préalable en règle, exercent, sous prétexte de certains métiers qui n’en sont pas, une mendicité déguisée. Cette catégorie, qu’on restreint autant que possible, est encore assez nombreuse ; elle se compose de ce que l’administration appelle plaisamment les quatre mendians : ce sont les bateleurs, les joueurs d’orgue, les chanteurs et les musiciens ambulans.


III.

Autrefois les bateleurs s’établissaient partout, sur les places, sur les boulevards, dans les rues, et je me souviens très nettement d’avoir vu, juchés sur des échasses, des hommes qui conduisaient des dromadaires montés par des singes à travers la place Vendôme et la rue Saint-Honoré. Il en était de même pour les autres industriels que je viens de nommer ; la voie publique leur appartenait, et bien souvent les voitures, les piétons, étaient arrêtés dans leur marche par un groupe compacte de badauds réunis autour d’un saltimbanque ou d’un chanteur. Plus d’une fois on essaya de remédier à cet