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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/194

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REVUE DES DEUX MONDES.

trouve à leur compte quelques démêlés avec la préfecture de police, souvent avec les tribunaux correctionnels, parfois même avec la cour d’assises. Les plus malins, ceux qui ont des raisons pour redouter une sorte d’interrogatoire, écrivent, sollicitent une aumône et prient qu’on la dépose chez le portier, où ils reviendront la chercher. Afin de mieux attendrir leurs dupes, ils s’affublent souvent des titres les plus baroques ; il en est un, bien connu des gens de lettres, qui, portant très réellement le nom d’un écrivain mort aujourd’hui, signe en manière de protocole « poète et membre de l’académie flosalpine. » C’est un homme de cinquante ans, fort alerte, qui pourrait trouver à gagner sa vie en travaillant, mais qui préfère subsister d’aumônes, tout en étant nourri par sa mère, pauvre vieille de soixante-dix-huit ans qui fait le dur métier de marchande des quatre saisons lorsque ses infirmités le lui permettent.

Jadis la tolérance administrative était plus étendue qu’aujourd’hui ; on laissait volontiers vaquer par les rues les culs-de-jatte, qui se traînaient et sautillaient dans leur écuelle de bois comme des crabes blessés ; les manchots vous mettaient leur moignon sous le nez ; une monstruosité physique était une fortune, et rapportait des rentes comme un bon placement sur hypothèque. C’était là un pénible spectacle pour la population qui ne ménageait point les plaintes ; tous ces malheureux ont été ramassés un à un et distribués çà et là dans les établissemens de bienfaisance. Si, par égard pour la moralité publique, on a débarrassé nos promenades et nos rues de tous les écloppés dont l’aspect était repoussant, il n’a pu en être ainsi des infirmes, des invalides, qui, refusant avec énergie d’entrer dans les dépôts de mendicité ou dans les hospices, savent attirer les aumônes sans les solliciter, et excellent à dépister la surveillance des sergens de ville. Un coup d’œil suppliant, une parole murmurée à voix basse, un geste de prière, leur suffisent ; ils n’ont rien demandé, mais ils ne peuvent refuser ce qu’on leur offre, et le temps n’est plus où l’on punissait les personnes charitables. Ils prennent mille précautions pour déjouer les regards trop vigilans des inspecteurs, et souvent ils y réussissent. Un manchot, qui semblait avoir élu domicile sur le trottoir de la rue de Choiseul, apostait des éclaireurs qu’il payait pour l’avertir de l’arrivée des agens. Le mendiant le plus habile pour recevoir sans demander que j’aie jamais vu exerce son industrie à Paris depuis longtemps déjà. Il est infirme et ne se meut qu’avec difficulté. Il choisit l’heure où le boulevard des Italiens est encombré de promeneurs, où la rue Vivienne est remplie par les gens qui sortent de la Bourse ; longeant les boutiques, s’aidant d’un bâton, n’avançant qu’avec une peine extrême et avec des gémissemens entrecoupés, il se mêle