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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/189

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LA MENDICITÉ DANS PARIS.

frappe d’une amende de 50 livres toute personne qui aura fait l’aumône à un mendiant. Sous la régence, le grand magicien Law va tout arranger ; il lui suffît d’un coup de baguette pour moraliser Paris, lui enlever ses vagabonds et peupler par la même occasion « l’île du Mississipi, » comme dit Buvat. Le 12 mai 1719, la compagnie d’Occident est autorisée à prendre les jeunes gens des deux sexes qu’on élève à la Pitié, à Bicêtre, à la Salpêtrière, aux Enfans-Trouvés, et à les transporter dans l’Amérique française. D’un seul coup, on en dirigea cinq cents sur La Rochelle, où ils furent embarqués ; les femmes avaient fait la route en chariot, les hommes à pied, sous l’escorte de trente-deux archers. Pas plus que « l’enfermement » à l’hôpital-général, la transportation ne donna un résultat satisfaisant, car en 1725 le duc de Bourbon ordonne de saisir, de séquestrer et de marquer d’un fer rouge au bras tous les mendians venus des campagnes à Paris. Les hospices devaient être trop étroits ; le contrôleur-général Dodun n’est point arrêté par la difficulté. Dans ses instructions aux intendans, il écrit : « Devant être couchés sur la paille et nourris au pain et à l’eau, ils tiendront moins de place. »

La mesure est encore une fois inefficace ; en octobre 1749, en mai 1750, on revient au procédé que Law avait mis en usage. D’Argenson, ministre de la guerre, qui, comme tel, était chargé de la grande police, veut de nouveau débarrasser la France des mendians et les expédier dans les colonies. Il faut croire qu’en ce temps-là on n’était point trop savant en géographie, car les auteurs de mémoires ne s’entendent guère : ils parlent des Indes françaises, du Canada, de la Nouvelle-France et même de l’île de Tabago, qui ne nous appartenait pas, sans trop savoir où sont situés ces pays d’outre-mer. Des exempts déguisés enlevaient les mendians, surtout les plus valides, les plus jeunes ; les malades étaient traités à l’hôpital-général, puis on faisait partir les convois pour les ports d’embarquement. Quelques servantes rôdant la nuit furent appréhendées et disparurent ; des fils d’artisans eurent le même sort. Paris, si prompt à s’effrayer, si crédule, fut pris d’épouvante. On se racontait tout bas d’abord, puis sans contrainte, que Louis XV, dévoré par la lèpre, ne recouvrait la santé qu’en prenant chaque matin un bain de sang humain, et que les enfans enlevés étaient saignés à mort au profit du royal malade. Les choses allèrent loin, jusqu’à l’émeute. Le vendredi 22 mai 1750, il y eut du tapage à Saint-Jean-de-Latran, à la porte Saint-Denis, à la Croix-Rouge ; on tua des archers. Le 23, l’émeute éclatait à la butte Saint-Roch ; un exempt fut mis en pièces, et la vie de Berrier, lieutenant-général de police, fut plus d’une fois menacée ; des charges de cavalerie dégagèrent les