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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/182

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REVUE DES DEUX MONDES.

dicité est, pour ceux qui la pratiquent, un métier comme un autre, avec des chances bonnes et mauvaises, avec des chômages, des mortes-saisons ; c’est une industrie aléatoire qui presque toujours assure la subsistance et parfois permet la débauche. Les mendians qui pendant la journée nous ont fatigués et apitoyés de leurs doléances connaissent le soir le chemin qui mène aux estaminets impurs de la rue Galande ou de la rue Sainte-Marguerite-Saint-Antoine ; tel homme arrêté parce qu’il poursuit les passans de son insistance par trop agressive est trouvé porteur d’une somme de 8 ou 10 fr. : c’est là l’espèce la plus commune. Il en est une autre qui se rencontre moins fréquemment, mais qui existe, et de temps à autre fait parler d’elle dans les journaux : c’est le mendiant avare qui thésaurise, se nourrit de rogatons, amasse les sous au fond de sa paillasse, et meurt un beau jour sur un capital improductif dont la rente eût largement suffi à le faire vivre. Il ne sera que trop facile, lorsque nous nous occuperons de l’indigence, de signaler des infortunes intéressantes, réellement imméritées et douloureuses ; presque toujours au contraire, en étudiant la mendicité, on se heurte à des faits de paresse, d’inconduite, à des habitudes invétérées contre lesquelles viennent échouer la rigueur et la bienveillance. Avant de dire quel est l’état de la mendicité à Paris, dans quelle mesure elle est tolérée, par quels moyens elle est combattue, où sont situées les maisons de répression et de dépôt mises à la disposition de l’autorité compétente, il est bon de jeter un coup d’œil sur le passé, quand ce ne serait que pour constater les progrès accomplis, et montrer une fois de plus qu’en cette matière comme en tant d’autres notre temps est supérieur à ceux qui l’ont précédé.


I.

Dans notre grande ville, la plaie de la mendicité était autrefois si particulièrement saignante et manifeste, qu’elle a frappé tous les yeux, qu’il n’est pas un historien qui n’en ait dit son mot, et que les documens subsistans, — arrêts de parlement, ordonnances de prévôté, édits royaux, — permettraient d’en écrire une histoire complète, détaillée et même anecdotique. La mendicité était tellement entrée dans nos mœurs, qu’elle fonctionnait régulièrement, comme une sorte d’institution consentie ; le personnel s’en renouvelait perpétuellement par les soldats réformés ou mutilés qui n’avaient plus d’autre aide que le recours à la charité publique. C’était une corporation très sérieuse, ayant ses coutumes, ses règlemens, groupée autour d’un chef électif qu’elle reconnaissait, et qui bien souvent fut assez forte pour se maintenir intacte, redoutée au milieu