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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/177

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JUVÉNAL ET SON TEMPS.

des coups de fouet est une musique plus douce que le chant des sirènes ». Horace aussi défend de les maltraiter, mais c’est uniquement pour lui un devoir de société, une obligation qu’il impose aux gens du monde au nom du savoir-vivre ; s’ils veulent paraître bien élevés, il ne leur convient pas plus de s’emporter contre leurs serviteurs que de verser à leurs convives une eau malpropre dans des verres sales. Pour Juvénal, c’est un devoir d’humanité ; il veut que dans l’esclave on respecte l’homme, « car leur âme et la nôtre, dit-il sont formées des mêmes principes ». Personne aussi ne s’est fait dans l’antiquité une idée plus élevée de la famille que Juvénal, personne ne s’est occupé avec plus de tendresse du respect qu’on doit à l’enfance, des bons exemples qu’il faut mettre sous ses yeux et des spectacles qu’il convient de lui épargner. « Éloigne du seuil où ton enfant s’élève tout ce qui peut blesser son oreille ou ses yeux. Loin d’ici les femmes galantes ! loin d’ici les chansons nocturnes des parasites ! on ne saurait trop respecter l’enfance. Prêt à commettre quelque honteuse action, songe à l’innocence de ton fils, et qu’au moment de faillir la pensée de ton enfant vienne te préserver… » Même envers les gens qui nous sont étrangers, Juvénal trouve que nous avons des devoirs à remplir ; il ne veut pas qu’on réponde par le mal au mal qu’ils nous font, et il condamne la vengeance aussi rigoureusement que le ferait un chrétien. Les sots la regardent comme le bien le plus doux de la vie ; Juvénal l’appelle le plaisir d’une âme faible, infirmi est animi exiguique voluptas. En laissant le coupable à ses remords, en l’abandonnant à ce bourreau qu’il porte nuit et jour dans son âme, on n’est que trop vengé. Térence et Virgile avaient déjà célébré cette sympathie universelle qui, sans intérêt personnel, en dehors des liens du sang et de l’amitié, porte les hommes, parce qu’ils sont hommes, à souffrir des maux de leurs semblables et à se croire atteints dans leurs malheurs ; mais ce n’était chez eux qu’une réflexion touchante, Juvénal y insiste et la développe dans des vers admirables. « L’homme est né pour la pitié, la nature elle-même le proclame. Elle lui a donné les larmes, c’est le plus beau titre de l’humanité. Oui, la nature le veut, il faut que l’homme pleure quand il voit paraître devant les juges son ami éperdu et les vêtemens en désordre. Oui, la nature gémit en nous quand nous rencontrons le convoi d’une jeune fille, quand nous voyons mettre dans la terre un petit enfant. Où est-il l’homme vraiment honnête qui croit que le malheur de ses semblables ne te touche pas ? C’est là ce qui nous distingue des bêtes. Aux premiers jours du monde, Dieu, notre créateur, accorda aux animaux la vie seulement, aux hommes il donna une âme pour qu’une mutuelle affection les portât à s’entr’aider ».