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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/166

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REVUE DES DEUX MONDES.

Tacite, l’aurore de ce siècle fortuné. Certes on comprendrait que, tout en rendant justice aux vertus de ce prince honnête, Juvénal eût fait quelques réserves. Il pouvait n’être pas de l’avis de Tacite qui proclamait que l’alliance était faite entre le principat et la liberté. En réalité, le régime impérial n’était pas changé dans son principe ; le pouvoir restait tout entier dans les mains d’un homme, et s’il consentait à en partager quelques attributions avec le sénat et les consuls, c’était une générosité volontaire, et qu’il était libre de révoquer. Le fleuve coulait toujours dans le même sens, seulement, nous dit Pline, les magistrats avaient la permission d’y faire quelques saignées à leur profit (quidam ad nos quoque velut rivi ex illo benignissimo fonte decurrunt). Ces petits filets de pouvoir suffisaient à Pline, qui se contentait de peu : n’a-t-il pas eu la naïveté de nous dire qu’il réclamait du prince non la liberté elle-même, mais seulement une apparence de liberté ? On n’en voudrait pas à Juvénal d’être plus exigeant. Il lui était permis de trouver que, même sous Trajan, la sécurité et la liberté des citoyens n’avaient pas assez de garanties. Le gouvernement restait le même, l’empereur seul était changé ; la félicité publique ne s’appuyait que sur la vie du prince : ce n’était pas assez, et une nation est en droit de chercher pour son bonheur des assurances plus solides. Voilà les réserves que pouvait légitimement faire Juvénal quand il parlait de Trajan ; mais il est allé plus loin, il ne s’est pas contenté de tempérer ses éloges par des restrictions, il a impitoyablement refusé de donner aucun éloge. C’est là que commence l’injustice. Il affecte de ne mettre aucune différence entre ce gouvernement imparfait sans doute, mais honnête et glorieux, et celui d’un Tibère ou d’un Néron. Il semble même parfois qu’il mette l’époque de Néron et de Tibère bien au-dessus de celle de Trajan. N’a-t-il pas prétendu que jamais les provinces n’ont été plus mal gouvernées que de son temps, parce qu’elles en étaient venues à regretter même Verrès, qu’elles étaient pauvres et ruinées, et que, comme on ne leur avait rien laissé que leurs armes, elles ne tarderaient pas à se révolter contre Rome ? Ce sont des exagérations dont l’histoire fait justice. Il suffit pour y répondre de lire la correspondance que Pline entretint avec Trajan pendant qu’il gouvernait la Bithynie. On y voit les soins infinis et minutieux que prenait le prince pour assurer le bonheur et la sécurité de ses états. Il s’occupe de tout, aucun détail ne lui échappe. Jamais honnêteté plus active et plus scrupuleuse ne veilla au repos des provinces ; jamais regard plus attentif ne fut jeté du Palatin sur le monde. Comment admettre que le proconsul qui se sentait toujours sous cet œil vigilant fût aussi libre de malverser qu’à l’époque de la république, où il était jugé par des complices et surveillé par