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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/142

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REVUE DES DEUX MONDES.

Certes l’archéologue est dans son droit lorsqu’il poursuit l’étude des populations et des races par les procédés qui ont conduit à tant de remarquables découvertes ; mais, lorsqu’il s’agit de formuler des conclusions générales, on ne saurait sans inconvénient rejeter les données empruntées à d’autres ordres de faits. Pour éclairer ces problèmes obscurs, ce n’est pas trop de toutes les lumières, et je crois bien préférable de suivre l’exemple donné par M. Sven Nilsson[1]. À la suite de la description minutieuse des antiquités, l’illustre doyen des archéologues Scandinaves consacre un chapitre spécial à la description des crânes découverts à côté d’elles, il interroge les sagas populaires, et trouve jusque dans ses souvenirs d’enfance des données dont il me semble impossible de ne point tenir compte. Or la conclusion de M. Nilsson est que la presqu’île suédoise a eu pour premiers habitans, à une époque très ancienne, des hommes de petite taille, plus tard vaincus et refoulés vers le nord par les peuples plus grands et plus forts qui ont construit les dolmens. Reste à savoir si ces nains sont bien les Lapons de nos jours.

Il serait encore difficile de se prononcer entre MM. Nilsson et Worsaae quant à la question spéciale dont il s’agit ici ; mais la méthode employée par le premier pour arriver à la vérité me paraît en tout cas devoir être préférée. Sans doute les traditions populaires ont leurs dangers, elles se prêtent souvent à bien des interprétations, et peuvent induire en erreur des imaginations trop actives ou prévenues. N’en est-il pas de même des faits matériels de l’archéologie ? Sans les erreurs de ses devanciers, qui reportaient au xiie siècle, sans doute à raison de la perfection du travail, des objets datant du IIIe, M. Worsaae n’aurait pas eu l’honneur de découvrir le vieil âge du fer de sa patrie[2]. L’homme crée presque aussi difficilement dans l’ordre intellectuel que dans l’ordre physique ; il ne fait guère que combiner les élémens dont il dispose. Voilà pourquoi au fond des superstitions les plus absurdes on trouve à peu près toujours quelque fait naturel. De même la légende la plus invraisemblable a d’ordinaire pour fondement quelque fait historique. Le tout est de le dégager avec la réserve et la prudence nécessaires à toute critique. À ce prix, on ne saurait en douter, les traditions populaires des peuples même les plus barbares nous donneront des trésors qu’il faut se hâter de recueillir avant que le travail de remaniement auquel est soumise l’humanité les ait fait disparaître en effaçant les vieux souvenirs.

  1. Les Habitans primitifs de la Scandinavie, essai d’ethnographie comparée.
  2. Cette découverte, qui date de 1853, est un des principaux titres de gloire de M, Worsaae.