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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/131

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UN CONGRÈS INTERNATIONAL.

un adversaire scientifique, laissait voir à chaque instant la crainte de blesser un ancien et sincère ami.

J’ai déjà indiqué sommairement ce que sont les kjœkkenmœddings. Ce sont des stations où les premiers habitans des côtes danoises prenaient habituellement leurs repas, et où ils ont laissé comme traces les parties solides des animaux marins ou terrestres qui leur servaient de nourriture. On peut presque les regarder comme propres au Danemark. Sans doute on a découvert ailleurs, et l’on découvre chaque jour, des restes de cuisine. Toutefois nulle part ces amas ne me semblent présenter les mêmes caractères et surtout le même développement que dans ce pays, si ce n’est peut-être sur les côtes de la Terre-de-Feu, où Darwin en a observé de très grands et que l’on distingue de loin au vert foncé des plantes spéciales croissant sur ce sol artificiel[1]. En Danemark, ces tas de débris atteignent parfois de 3 à 400 mètres de long sur une largeur de 50 à 60 mètres, et une épaisseur de plus de 3 mètres. Souvent, comme celui de Sœlager, ils s’adossent à quelque colline qui mettait les convives à l’abri des vents de la mer et du nord, si pénibles dans cette contrée par leur violence et leur continuité. Parfois, comme au moulin de Havelse, ils sont isolés et forment une sorte de grand cercle entourant une dépression restée libre, où s’élevaient évidemment jadis les misérables huttes des sauvages[2]. On s’est longtemps mépris sur la nature de ces élévations. Les géologues les regardaient comme des bancs de coquillages restés en place, et qu’aurait mis à découvert quelque soulèvement géologique[3]. C’est à M. Steenstrup que revient l’honneur d’en avoir le premier fait connaître la véritable nature. L’ensemble de ses recherches à ce sujet est un modèle d’application des sciences zoologiques à l’archéologie.

  1. On a pu croire un moment que nous avions en France et sur une échelle exagérée l’équivalent des kjœkkenmœddings dans les buttes de Saint-Michel-en-Lherm ; mais j’ai montré que celles-ci étaient de véritables œuvres d’art, des digues destinées à clore un port datant probablement du temps de Charlemagne, et où, faute de pierres, on avait employé les coquillages qui abondaient dans la baie de l’Aiguillon. Ces conséquences découlent du plan général des buttes, et de ce fait que les huîtres, les bucardes, les moules, etc., qu’on y trouve, n’ont pas été mangées. À peu près constamment les deux valves de chaque coquille sont réunies dans leur position naturelle, et l’on retrouve très souvent intact le ligament de la charnière. (Bulletin de la Société géologique de France, t. XIX.)
  2. Morlot, Études géologico-archéologiques en Danemark et en Suisse (Bulletin de la Société vaudoise, 1860.) Cet excellent travail a le premier popularisé dans le midi de l’Europe les faits recueillis par les savans scandinaves. On le consultera encore aujourd’hui avec fruit, ainsi que le mémoire de M. Lubbock sur les kjœkkenmœddings. (Natural history Review, 1861, et Annales des sciences naturelles, 1862.)
  3. La même opinion était généralement admise au sujet des buttes de Saint-Michel-en-Lherm.