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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/110

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REVUE DES DEUX MONDES.

unira ! mon imagination me le peint toujours de couleurs nouvelles, Un soir je te surprendrai… » On se rend compte sans doute pourquoi nous renonçons, ici comme ailleurs, à achever ces citations.

Les lettres de Pauline doivent avoir étrangement contrasté avec ces éruptions volcaniques. C’est du moins ce qu’il est permis de conclure de ses ravissantes lettres à Rahel que nous possédons, mais qui malheureusement sont toutes d’une époque postérieure (1808 à 1830). Une seule lettre d’elle à Louis-Ferdinand nous est conservée ; la voici en une pâle traduction qui lui enlève bien un peu de caractère, comme celles du prince ont perdu leur cachet en passant par la plume du traducteur, obligé d’y mettre une ombre au moins de syntaxe et de ponctuation :


« La guerre, monsieur le guerrier, le chasseur, le musicien, tout cela on me le détient, et l’amour ne vient qu’après. Non, Louis, d’abord l’amour et puis le reste ; mais chez moi il n’y a pas de partage, je n’aime que toi au monde, toi et Pauline (sa fille). Tu as tout tué en moi ; je ne sais si cela doit me rendre heureuse, ou s’il ne vaudrait mieux peut-être qu’il en fût autrement. Non, Louis, il n’en peut être autrement ; c’est chose faite. Ne m’oublie pas. N’oublie pas non plus la promesse du portrait. Écris-moi souvent, mais seulement quand tu es disposé et que tu n’as pas d’autres pensées ; non, écris quand tu veux, ne te gêne pas pour moi, Louis. Adieu ; mes pensées te suivent. Je suis toujours près de toi ; si seulement mon esprit pouvait te le faire savoir de quelque manière ! J’envie chacun de tes gens qui ont le bonheur de te voir. Ah ! Louis, pourquoi ces éternels renoncemens dans la vie, dans cette courte vie ? Pourquoi ne suis-je avec toi ? Par mille raisons qui toutes sont mille fois plus faibles que mon amour pour toi, que le bonheur que cela me donnerait d’être près de toi. Ah ! Louis, il faut que je finisse, mais vraiment bien triste, bien émue. Tout est autre qu’on ne croit, qu’on ne pense. Je suis chicanée par mille misères, et pourtant je ne puis y rien changer. Ah ! si je pouvais embrasser Louis une heure seulement ! Envoie de l’argent, je n’ai pas le sou. Il n’y a là rien qui tienne, ni intelligence, ni résignation, ni esprit, ni bonté, rien que de l’argent ou de ces ennuis auxquels on ne peut survivre. Depuis que je suis ici, je n’ai encore eu un son en main ; car je ne puis le dire à ma mère, et cela ne servirait à rien. J’ai voulu vendre mes châles, mais on ne veut me donner que 50 thalers pour tous les deux, et ils m’ont coûté chacun plus de 200. Écris-moi seulement à qui je dois emprunter ; je ne sais personne, ne me fie à personne. Cela pourrait ne pas te convenir. Adieu, Louis, je suis si maussade d’être obligée de te dire cela ; c’est terrible d’être toujours dans une situation aussi infâme. Ce n’est pas ma faute. Ne sois pas fâché contre ta Pauline. »


Huit jours après la réception de cet appel de fonds accompagné