Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/996

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


celle d’Hérat. Il fallait maintenir l’indépendance de ce dernier district, clé de l’Hindoustan, pour l’empêcher de tomber entre les mains du tsar, et la clause du traité n’avait pas d’autre but.

Ahmed-Khan, neveu du célèbre Dost-Mohammed, roi de Caboul, avait été obligé en 1857 de chercher à Téhéran un refuge contre la colère du redoutable chef de sa famille. Nereddin le chargea de l’administration d’Hérat, et pendant cinq ans il gouverna la principauté sous le contrôle de la Perse, frappant monnaie au nom du shah, recevant de lui les khelats ou robes d’honneur, les munitions et les pièces d’artillerie nécessaires à l’armée, se rendant souvent à la cour pour y paraître en qualité de sujet, ne faisant enfin aucun mystère de son vasselage, quoique dans les documens diplomatiques on continuât de proclamer hautement son indépendance. L’Angleterre avait cherché à l’affranchir du protectorat de la Perse ; mais elle ne pouvait lui prêter un secours efficace sans compromettre ses relations avec Dost-Mohammed, qui depuis bien longtemps considérait Hérat comme sa proie. Il était donc naturel qu’Ahmed-Khan recherchât l’assistance de Téhéran et qu’il fît peu de cas des sympathies britanniques. Ce qui dut consoler le foreign-office de cet échec, c’est que la Russie ne fut pas plus heureuse dans ses tentatives diplomatiques ; elle avait, paraît-il, cherché à flatter l’ambition de la cour iranienne et offert d’appuyer ses prétentions sur Hérat, pourvu qu’il lui fût permis d’établir un comptoir dans cette province à l’exclusion de toute autre nation européenne, Nereddin se garda prudemment de répondre à ces avances intéressées. La perte d’Érivan lui avait appris combien il est dangereux d’être en contact avec la Russie, et, s’il lui fallait subir au nord son voisinage, il ne voulait pas du moins l’appeler sur ses frontières orientales. N’ayant pu réussir, l’envoyé russe tourna ses vues sur Caboul ; mais là encore l’Angleterre avait disposé les esprits contre lui et s’était créé d’utiles alliances. L’insurrection des Indes commençait, il fallait l’isoler de tout secours étranger, empêcher l’émir Dost-Mohammed de lui venir en aide ; le cabinet de Saint-James, qui sait le prix d’un sacrifice fait à propos et n’hésite jamais, quand l’intérêt l’exige, à faire taire ses rancunes les plus invétérées, acheta l’inaction de son ancien ennemi au prix exorbitant de 10,000 livres sterling par mois ; la véritable économie, disait-il avec raison, consiste à bien payer ou à ne pas payer du tout.

Tout en restant fidèle à ses engagemens et en laissant l’Inde toute seule aux prises avec les forces britanniques, le roi de Caboul profita néanmoins de l’occasion pour accomplir, en s’emparant d’Hérat, un dessein qu’il couvait depuis longtemps. Ce coup de main plaçait l’Angleterre dans une situation assez fausse ; elle voyait