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proclamation de Moncalieri, qui valut à Victor-Emmanuel d’être appelé un Charles X, et à son premier ministre d’être appelé un Polignac ; il fallut que d’Azeglio mît le roi en avant et lui fît tenir ce langage : « Si les électeurs me refusent leur concours, ce n’est pas sur moi que retombera la responsabilité de l’avenir. Ce n’est pas à moi qu’ils auront à s’en prendre, c’est à eux-mêmes. » C’est la première fois dans l’histoire, je pense, qu’on voit un coup d’état accompli sans nulle violence, par l’autorité de la persuasion, et pour sauver la liberté… Le pays comprit, la paix fut signée, le statut resta intact, et d’Azeglio put garder le pouvoir qu’il appelait le devoir.

C’était le ministère d’un galant homme, ai-je dit, un ministère de loyauté, d’honnêteté et de réparation ; ce ministère dura trois ans, et il n’eut pas toujours la vie facile, puisqu’il eut à tenir tête à toute cette agitation religieuse née d’une simple loi sur l’abolition des privilèges ecclésiastiques, et qu’il eut aussi à traverser la crise des réactions européennes de 1852. D’Azeglio eut à l’occasion de ces événemens et d’une loi sur la presse qu’il avait été obligé de présenter par prudence un mot qui le peint. « Je suppose, disait-il devant la chambre, que tous tant que nous sommes nous eussions à traverser ces régions où vivent les bêtes féroces ; je suppose que nous dussions passer près d’un antre où dormirait un lion, et que l’un de nos guides nous dît : Ne parlez pas, ne faites pas de bruit, afin qu’il ne se réveille pas. Si à quelqu’un de nous il plaisait de chanter ou de faire du bruit, je crois que nous tous d’accord nous lui mettrions la main sur la bouche et nous lui dirions : S’il te plaît d’être dévoré, nous ne voulons pas l’être. Je vais encore faire une supposition : il se pourrait que malgré toute la prudence, toutes les précautions possibles, le lion se réveillât et s’élançât sur nous ; alors, si nous sommes des hommes, il faut combattre.. ! » Massimo d’Azeglio était de ce petit nombre d’hommes qui n’ont rien de factice : sa politique, c’était sa personne ; ce qu’il était dans la vie ou dans l’opposition, si l’on veut, il l’était au pouvoir, simple, facile, libéral, désintéressé, refusant de garder pour lui les droits de chancellerie qu’il pouvait recevoir pour la signature de la paix, et laissant les journaux dire qu’il était vendu à l’Autriche, n’arrêtant la presse que là où elle pouvait compromettre le pays.

Un jour, un homme de plus d’esprit que de sens, grand révolutionnaire d’imagination, Angelo Brofferio, qui est mort, lui aussi, l’an dernier, allait le trouver pour lui demander de laisser revenir à Turin un émigré sicilien, journaliste fougueux, dont le ministre de l’intérieur avait ordonné l’expulsion. D’Azeglio restait assez froid, ne voulant pas désavouer son collègue. « Je comprends, dit